Dans son rapport 2024-2025, la Cour des comptes met en évidence des écarts persistants entre les objectifs de reboisement et les réalisations effectives. L'instance pointe des insuffisances de gouvernance, de planification et de suivi qui fragilisent la durabilité du patrimoine forestier national. Le reboisement est devenu un marqueur de résilience territoriale, de sécurité écologique et de soutenabilité des politiques publiques. Au Maroc, où le domaine forestier couvre près de 9 millions d'hectares, soit 12,6% du territoire national, la forêt joue un rôle central dans la préservation de la biodiversité, la lutte contre l'érosion, la régulation climatique et le maintien des équilibres socio-économiques en milieu rural. Pourtant, derrière l'ambition affichée de reconstituer les écosystèmes forestiers, la Cour des comptes dresse un constat nuancé, révélant un décalage persistant entre les objectifs fixés et les résultats obtenus. Chaque année, le patrimoine forestier recule d'environ 17.000 hectares, sous l'effet combiné du surpâturage, de la surexploitation du bois de feu, des incendies et de pressions anthropiques croissantes. Face à cette dégradation continue, la reconstitution des écosystèmes forestiers s'impose comme une priorité stratégique. Mais encore faut-il que les politiques mises en œuvre soient à la hauteur des enjeux. Des résultats en deçà des objectifs affichés Entre 2010 et 2021, les programmes de reboisement ont permis de planter près de 364.000 hectares, sur un objectif initial de 580.000 hectares. Le taux de réalisation, limité à 62%, traduit une capacité d'exécution insuffisante au regard des ambitions affichées. Plus préoccupant encore, le taux moyen de réussite des opérations de reconstitution n'a pas dépassé 56% sur cette période, révélant des fragilités structurelles dans la conduite des projets. La mise en œuvre de la stratégie «Forêts du Maroc 2020-2030» n'a pas permis, à ce stade, d'inverser la tendance. Entre 2022 et 2024, à peine 57.500 hectares ont fait l'objet d'opérations de reconstitution, soit 41% des prévisions du business plan de reboisement. Ces résultats interrogent la capacité du dispositif actuel à atteindre l'objectif central de la stratégie, à savoir le reboisement de 600.000 hectares à l'horizon 2030 avec un taux de réussite cible de 80%. Une stratégie encore insuffisamment opérationnelle Si la stratégie «Forêts du Maroc» fixe des objectifs quantitatifs ambitieux, la Cour des comptes relève des insuffisances majeures dans sa déclinaison opérationnelle. Les actions de reboisement ne sont pas assorties d'objectifs fonctionnels clairement définis, qu'il s'agisse de production forestière, de protection des sols ou de valorisation récréative des espaces boisés. Cette absence de hiérarchisation rend difficile le suivi des résultats et l'évaluation de l'impact réel des interventions. Par ailleurs, l'Agence nationale des eaux et forêts n'a pas encore élaboré un plan structuré d'adaptation aux changements climatiques, intégré à l'ensemble du cycle de reconstitution des écosystèmes forestiers. La recherche scientifique, pourtant essentielle pour adapter les essences, les techniques de plantation et les modes de gestion, reste insuffisamment intégrée dans une vision globale de durabilité. La gouvernance constitue l'un des points de fragilité les plus marquants du secteur. Les instances prévues pour structurer la gestion forestière, qu'il s'agisse du Conseil national des forêts ou des conseils provinciaux, demeurent peu opérationnelles. Plus encore, les structures de gouvernance territoriale prévues par la stratégie, telles que les structures régionales des forêts ou les conseils communaux forestiers, n'ont pas encore été instituées. Cette situation est d'autant plus préoccupante que le projet de loi relatif à la conservation des forêts et à leur développement durable, censé offrir un cadre juridique rénové, n'a pas encore été adopté. À mi-parcours de la stratégie «Forêts du Maroc», l'absence de ce texte limite l'appropriation territoriale des politiques forestières et affaiblit la coordination entre les différents acteurs. Semences et plants, un maillon critique de la chaîne La Cour des comptes attire également l'attention sur les fragilités du processus de reconstitution, dès ses premières étapes. La gestion des semences forestières souffre d'un manque de vision intégrée, depuis la collecte jusqu'à la distribution. Aucun dispositif structuré ne garantit pleinement la qualité, la traçabilité et la certification des semences, alors même que la stratégie vise une souveraineté verte fondée sur la maîtrise des intrants biologiques. Les stations régionales de semences, confrontées à des contraintes humaines et logistiques, peinent à assurer un contrôle rigoureux des opérations de collecte et de stockage. Cette faiblesse se répercute sur la production des plants forestiers, dont les volumes et la qualité demeurent en deçà des besoins fixés par la stratégie. Les pépinières publiques, souvent vétustes et mal équipées, ne parviennent pas à répondre à la demande, tandis que l'implication du secteur privé n'est pas suffisamment encadrée. L'absence d'un système d'agrément, de cahiers des charges adaptés et de mécanismes de contrôle qualité limite l'efficacité de l'externalisation et fragilise l'ensemble de la chaîne de reboisement. Suivi, évaluation et performance, un chantier ouvert Le suivi post-réalisation constitue un autre point de faiblesse. Les pratiques de contrôle manquent d'harmonisation, ce qui affecte la fiabilité des taux de réussite annoncés. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En 2022-2023, seuls 51% des périmètres reboisés ont été jugés réussis. Les causes sont multiples, conditions climatiques défavorables, choix techniques inadaptés, préparation insuffisante des sols ou suivi insuffisant sur la durée. Pour la Cour, l'amélioration de la performance passe par l'adoption d'une méthodologie standardisée, appuyée par des outils numériques de suivi et d'évaluation, permettant d'ajuster les interventions et de renforcer la durabilité des résultats. Face à ces constats, la Cour des comptes appelle à une inflexion claire de la politique forestière. Elle recommande l'adoption rapide du cadre juridique en attente, l'élaboration d'un plan d'action détaillé pour la reconstitution des écosystèmes forestiers et la mise en place d'indicateurs de performance précis. L'enjeu est désormais de passer d'une logique de surfaces reboisées à une logique de forêts fonctionnelles, résilientes et durables. Sanae Raqui / Les Inspirations ECO