La réforme du prix du sucre raffiné, entrée en vigueur depuis le 1er janvier 2026, recalibre les prix pour soutenir l'industrie, mais verrouille les marges des distributeurs. Décryptage des leviers de rentabilité dans un cadre régulatoire strict. Nouveaux prix, nouvelles interdictions : ce qui change concrètement pour le sucre raffiné depuis le 1er janvier 2026. L'arrêté ministériel n° 2889-25 du 10 décembre 2025, entré en vigueur le 1er janvier 2026, modifie substantiellement le dispositif de régulation des prix et marges du sucre raffiné, initialement fixé par l'arrêté de 2006. Une réforme qui intervient dans un contexte inflationniste mondial et qui vise à réajuster les équilibres économiques de la filière sucrière marocaine. Zoom sur les implications concrètes pour les acteurs de la chaîne de commercialisation. Révision des prix sortie usine L'article 1er de l'arrêté de 2025 introduit une revalorisation ciblée des prix maximaux du sucre raffiné selon son conditionnement, marquant une adaptation aux réalités économiques tout en supprimant des présentations obsolètes. Les pains de 2 kilos voient leur prix passer de 5,008 DH/kg (fixé en 2006) à 5,1484 DH/kg, soit une hausse de 2,8%, alignés désormais sur les coupés (également 5,1484 DH/kg contre 5,008 DH/kg auparavant). Le sucre granulé en sacs de 50 kg est revalorisé à 4,2335 DH/kg (vs 4,118 DH/kg, +2,8%), tandis que les sachets connaissent une différenciation inédite : le format de 1 kg grimpe à 4,3363 DH/kg (contre 4,218 DH/kg en 2006, +2,8%), le format de 2 kg est désormais catégorisé à 4,2951 DH/kg (remplaçant l'ancien prix unique de 4,178 DH/kg), et le nouveau sachet de 5 kg est fixé à 4,2910 DH/kg. En parallèle, les présentations de «pains concassés nus» et «pains de 2 kilos nus», précédemment tarifées à 4,988 DH/kg, disparaissent du dispositif réglementaire, signant leur arrêt de commercialisation légale. Des ajustements qui s'accompagnent de l'émergence de formats granulés en sachets de 2 kg et 5 kg, répondant à une demande de diversification des conditionnements. «Cette revalorisation reflète une indexation partielle sur les coûts de production et d'importation, mais maintient une péréquation stricte entre sucre local et importé, gérée par la Caisse de Compensation», nous explique un analyste. Rigidité des marges commerciales L'arrêté de 2025 maintient sans modification les marges maximales établies en 2006, imposant une stabilité régulatrice dans un environnement économique pourtant marqué par l'inflation. Les grossistes conservent ainsi une marge de 2,36% (soit 0,118 DH/kg) pour les sucres en pains ou coupés, et de 2,35% (0,098 DH/kg) pour le granulé. Les détaillants restent soumis à un plafond de 3,77% (0,188 DH/kg) pour les pains/coupés et 3,57% (0,148 DH/kg) pour le granulé. Cette absence de révision, effective depuis deux décennies, génère des distorsions croissantes, notamment pour les distributeurs confrontés à la flambée des coûts logistiques. Ces marges, figées depuis 2006, ne couvrent plus l'inflation des coûts logistiques. Les acteurs ne peuvent compenser que via les frais de transport approuvés (art. 2 de 2006), créant une pression sur la rentabilité des distributeurs. Ainsi, la rigidité du cadre contraint les intermédiaires à optimiser drastiquement leurs circuits d'approvisionnement, sous peine d'érosion de leur marge opérationnelle. Obligations réglementaires renforcées Le nouvel arrêté impose un respect strict des prix et marges commerciales maximales, sans possibilité de dérogation. Tout dépassement des prix sortie usine ou des marges fixées est explicitement interdit, comme l'illustre le cas concret d'un détaillant vendant du sucre granulé en sachet de 1 kg : son prix de vente maximal doit impérativement correspondre à la somme du prix usine (4,3363 DH/kg), de la marge détaillant autorisée (0,148 DH/kg), et des seuls frais de transport approuvés. Par ailleurs, la facturation des frais de transport est rigoureusement encadrée : les majorations ne sont permises que si elles s'appuient sur «le tarif le plus économique» (par voie maritime, ferroviaire ou routière) ou sur «un tarif moyen approuvé par le ministère». Une disposition qui limite strictement les marges de manœuvre des distributeurs. Comme le rappelle l'avertissement juridique de l'arrêté : «Toute surfacturation des frais de transport constitue une entorse à la concurrence loyale, passible de sanctions sous l'égide de la loi n° 104-12», exposant les contrevenants à des poursuites pour distorsion de concurrence. Interdictions structurantes pour la filière Trois pratiques antérieures sont désormais prohibées, redéfinissant les règles du marché. Premièrement, la commercialisation des «pains concassés nus» ou «pains de 2 kilos nus» – précédemment tarifés à 4,988 DH/kg – est interdite, leur exclusion du tableau réglementaire 2025 les rendant illégaux. Deuxièmement, il est impossible de vendre des conditionnements non répertoriés sans accord préalable des autorités : un sachet de sucre granulé de 3 kg, par exemple, ne peut être mis sur le marché car absent de la liste officielle (contrairement aux sachets de 1 kg, 2 kg et 5 kg désormais autorisés). Troisièmement, les industriels ne peuvent contourner le mécanisme de péréquation géré par la Caisse de Compensation, comme le rappelle l'article 1er de l'arrêté de 2006 : les prix «résultent d'une péréquation entre les prix de tous les sucres importés ou produits localement». Toute différenciation tarifaire entre sucre local et importé est ainsi éliminée, verrouillant l'homogénéité des prix à l'échelle nationale. Répercussions opérationnelles et leviers stratégiques Pour l'industrie sucrière, la revalorisation des prix sortie usine (+2,8% en moyenne) compense partiellement l'impact de la flambée des coûts énergétiques et des intrants, offrant une marge de manœuvre temporaire. Néanmoins, le gel persistant des marges des distributeurs (inchangées depuis 2006) freine les investissements dans l'optimisation logistique et l'innovation de conditionnement, risquant de pénaliser la compétitivité à long terme. Pour la grande distribution, la combinaison de marges rigides (3,77% max. pour les pains contre 3,57% pour le granulé) et du contrôle strict des frais de transport érode dangereusement la rentabilité, particulièrement sur les sucres en pains où les coûts de manutention sont plus élevés. Une contrainte qui oblige à une adaptation urgente : privilégier les formats granulés (marge détaillant plus favorable) et optimiser les flux via des plateformes régionales pour réduire les distances de transport. Selon un conseil juridique, «les distributeurs gagneraient à négocier des tarifs de transport approuvés auprès du ministère pour sécuriser leur modèle économique, sous peine de voir le sucre devenir un produit d'appel non rentable», soulignant l'impératif de sécuriser des accords cadres avec les autorités. Un contrôle régulatoire à double tranchant La réforme de 2025 consolide le dispositif de régulation des prix du sucre raffiné en actualisant les tarifs sortie usine tout en maintenant un carcan strict sur les marges commerciales. Si elle apporte un soulagement aux industriels via des prix revalorisés, elle transfère la pression inflationniste vers les distributeurs, contraints par des marges figées et des frais de transport étroitement contrôlés. Dans un secteur où le sucre demeure un produit stratégique pour le pouvoir d'achat, le Maroc privilégie le contrôle social de l'inflation au prix d'une rigidité économique croissante. Une approche qui repose sur une péréquation étatique qui demeure le pilier incontournable, mais dont le coût croissant appelle une réflexion sur sa soutenabilité à moyen terme, posant la question de l'évolution d'un modèle régulatoire face aux défis structurels de la filière. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO