Près de 100 transactions en 2025, une progression de 65% en un an : le dernier rapport du cabinet HSF Kramer place le Maroc parmi les marchés les plus dynamiques du continent africain. Derrière les chiffres, c'est tout un écosystème qui arrive à maturité. Décryptage… Certains indicateurs ne trompent pas. Quand les grands cabinets d'avocats d'affaires internationaux, ceux qui conseillent les fonds d'investissement et les multinationales, commencent à sortir des études détaillées sur un pays, c'est que ce pays est entré dans une nouvelle dimension. Le rapport «Africa – Holding firm / M&A activity in the continent is expected to stay strong in 2026 despite ongoing uncertainty», publié le 12 février 2026 par Herbert Smith Freehills (HSF) Kramer, en fait partie. Et ce qu'il dit du Maroc mérite qu'on s'y arrête : le Royaume a enregistré près de 100 opérations de fusions-acquisitions en 2025, soit une progression de 65% par rapport à l'année précédente, l'une des plus fortes du continent. Une accélération spectaculaire qui place le pays juste derrière les trois géants incontestés du continent que sont l'Afrique du Sud, l'Egypte et le Kenya. Mais au-delà du chiffre brut, c'est la nature de cette progression qui interpelle. Le Maroc ne séduit pas par des coups d'éclat ponctuels, par une ou deux méga-transactions qui feraient la une des journaux financiers. Il séduit par sa régularité, par sa capacité à enchaîner les opérations, à densifier son tissu transactionnel, à offrir aux investisseurs un terrain de jeu stable et prévisible. Cette densité est le signe le plus tangible d'une économie qui arrive à maturité, d'un écosystème où les entreprises sont suffisamment structurées pour être des cibles attractives, ou suffisamment solides pour devenir elles-mêmes des acquéreuses. Un continent qui résiste aux turbulences Pour mesurer la performance marocaine, il faut la resituer dans un contexte continental plus large. Et ce contexte, le rapport de HSF Kramer, signé par les experts Ziyanda Ntshona, Rebecca Major et Tebogo Moloko, le décrit comme étonnamment résilient. Malgré un environnement international marqué par l'incertitude géopolitique mondiale et ses effets économiques, la hausse des taux d'intérêt renchérissant le coût du financement des acquisitions, et les tensions commerciales persistantes, le marché africain des fusions-acquisitions a tenu bon. Et pour cause, la valeur des opérations «inbound» – ces acquisitions d'entreprises africaines par des investisseurs étrangers – a bondi de plus de 40% par rapport à 2024. Plus frappant encore, les opérations «outbound», où des entreprises africaines acquièrent des sociétés à l'étranger, ont grimpé de près de 85% en valeur, malgré une légère baisse du nombre de transactions. «La relative stabilité de l'activité M&A entrante, tant en valeur qu'en nombre de transactions, témoigne de la confiance des investisseurs dans le marché africain», souligne le cabinet dans son analyse. Seul bémol : les transactions intra-africaines ont vu leur valeur totale reculer, en raison de la rareté des très grandes opérations, même si le volume est resté relativement stable. Le trio de tête et la percée marocaine En valeur, l'Afrique du Sud reste le leader incontesté, captant à elle seule 35% du total des transactions enregistrées sur le continent. Le Kenya suit avec 20%, et l'Egypte avec 15%. Ces trois pays concentrent ainsi près de 70% de la valeur totale des opérations réalisées en Afrique en 2025. En volume, l'Egypte décroche la première place avec plus de 200 transactions recensées, juste devant l'Afrique du Sud, avec un niveau légèrement inférieur à 200. C'est dans ce paysage dominé par des mastodontes démographiques et industriels que le Maroc tire son épingle du jeu. Avec près de 100 opérations, il ne rivalise pas encore avec les poids lourds mondiaux. Mais sa progression de 65% en un an est l'une des plus fortes du continent et confirme son statut de place financière et économique incontournable en Afrique du Nord. Ce que cela dit du Maroc Pour le Royaume, cette photographie 2025 est encourageante à plus d'un titre. Elle confirme d'abord que le Maroc est devenu un passage obligé pour les investisseurs internationaux qui cherchent à structurer des opérations en Afrique. Les 65% de progression des transactions sont le résultat d'années de réformes, d'investissements et de travail de fond sur l'attractivité. Elle souligne ensuite que le tissu entrepreneurial marocain arrive à maturité. La multiplication des transactions, à près de 100 en un an, suppose l'existence d'entreprises suffisamment structurées pour être des cibles attractives, ou suffisamment solides pour être des acquéreurs. Le Royaume gagne en «densité transactionnelle», selon les termes du rapport. Et tout l'écosystème des PME et ETI marocaines bénéficie de cette dynamique, par ricochet. De plus, cela montre que le Maroc a su trouver sa place dans le concert des grandes places financières africaines. Sans rivaliser avec le poids démographique et industriel de l'Afrique du Sud ou de l'Egypte, il compense par la régularité, la qualité et la densité de ses transactions. Une stratégie de niche qui pourrait bien s'avérer payante sur le long terme. Cependant, la part du Royaume dans les grands deals transcontinentaux reste modeste comparée aux poids lourds. Un point qu'il faudra continuer à travailler pour faire émerger des «pépites» susceptibles de figurer dans la catégorie des transactions à plus d'un milliard de dollars. Qui investit en Afrique ? Le rapport de HSF Kramer livre un classement détaillé des investisseurs étrangers les plus actifs sur le continent. En valeur, c'est la Suisse qui prend la tête, avec 3,4 milliards de dollars engagés dans six transactions. Le Japon suit avec 3 milliards de dollars répartis sur huit opérations, confirmant l'appétit croissant des groupes nippons pour les actifs africains. Le Royaume-Uni complète le podium avec 2,7 milliards de dollars pour 35 transactions. En volume, les Etats-Unis sont les plus actifs, avec 50 opérations réalisées sur le continent. La France se classe deuxième avec 25 transactions, pour une valeur cumulée de 300,61 millions de dollars. Ce double classement – valeur vs volume – renseigne sur la stratégie des différents investisseurs. Les Suisses et les Japonais privilégient les opérations de grande taille, concentrées sur des secteurs stratégiques. Les Américains, eux, misent sur la multiplication des transactions, preuve d'une présence diffuse et d'une approche opportuniste. Les Français, avec un volume honorable mais des valeurs unitaires plus modestes, semblent encore hésiter entre les deux modèles. Biens de consommation, énergie et services financiers : les secteurs moteurs L'analyse sectorielle confirme des tendances de fond. Les biens de consommation dominent très largement, tant en valeur qu'en volume, avec plus de 180 transactions recensées. Ce secteur poursuit sa domination entamée depuis plusieurs années, porté par la démographie dynamique du continent et l'émergence d'une classe moyenne. Le secteur de l'énergie se classe au deuxième rang en valeur, avec des transactions emblématiques déjà citées, et d'autres comme la cession par Tullow de ses actifs kényans à la société émiratie Gulf Energy, ou l'acquisition par Shell Nigeria d'une participation de 12,5% dans le champ pétrolier de Bonga auprès de TotalEnergies pour 510 millions de dollars. Les services financiers enregistrent également une augmentation significative du nombre de transactions par rapport à 2024, preuve que le secteur bancaire et assurantiel africain reste un terrain de jeu privilégié pour les investisseurs stratégiques. Le rapport note également un intérêt croissant des fonds de capital-investissement américains, européens et africains pour les opérations dans le secteur minier, en particulier concernant les minerais critiques. Selon les analyses de l'African Private Capital Association (AVCA) reprises par HSF Kramer, l'investissement des fonds reste stable, avec une augmentation notable en Afrique du Nord. Les investisseurs en private equity ciblent en priorité les secteurs de l'agroalimentaire et de l'agrobusiness, tandis que le capital-risque continue de détecter des opportunités dans les entreprises technologiques. Perspectives 2026 solides pour le continent Pour l'année à venir, HSF Kramer se montre confiant. Le cabinet anticipe une activité soutenue, portée par la confiance des investisseurs dans les marchés africains. Plusieurs facteurs expliquent cet optimisme. D'abord, la perception du continent comme une zone relativement neutre pour les exportations de minerais critiques et de produits énergétiques vers les Etats-Unis, l'Europe et l'Asie, dans un contexte de recomposition des chaînes d'approvisionnement mondiales. Cette position stratégique a été renforcée par des initiatives concrètes, comme la déclaration d'intention conjointe américano-européenne sur le corridor de Lobito, qui relie les zones minières de la RDC et de la Zambie au port angolais de Lobito. Surtout, le prêt de 553 millions de dollars accordé par la DFC (Development Finance Corporation) américaine au consortium développant ce corridor constitue un signal fort de l'intérêt stratégique porté par les grandes puissances aux infrastructures et aux ressources du continent. «Nous prévoyons que l'activité M&A restera forte en 2026 malgré l'incertitude mondiale», conclut le cabinet.