Face au stress hydrique et aux aléas climatiques, l'agritech marocaine s'affirme comme un levier stratégique de modernisation agricole. De quelques initiatives isolées, l'écosystème a évolué vers un ensemble structuré de startups, centres universitaires et programmes d'accompagnement, développant des solutions innovantes allant de l'agriculture de précision à l'hydroponie, tout en préparant le secteur à un passage à l'échelle indispensable pour renforcer sa résilience et sa compétitivité. Sous la pression combinée du stress hydrique, des aléas climatiques et de la nécessité d'augmenter les rendements, l'agriculture marocaine est en pleine mutation. Dans ce contexte, l'agritech (technologie appliquée à l'agriculture) apparaît de plus en plus comme un levier essentiel pour accompagner la modernisation et la résilience du secteur. Longtemps limitée à quelques projets isolés, cette filière constitue désormais un écosystème identifiable, qui regroupe un nombre croissant de startups et des dispositifs publics de soutien, offrant un cadre cohérent pour le développement et l'expérimentation de solutions. Contacté par Les Inspirations Eco, Zarouk, Founder & CEO d'Arwa Solutions, insiste sur une accélération récente de l'adoption technologique. Selon lui, la pression climatique et la recherche d'optimisation des intrants ont profondément modifié la perception des outils digitaux, désormais considérés comme des instruments de pilotage stratégique plutôt que comme des équipements expérimentaux. Un écosystème jeune mais en développement L'essor de l'agritech au Maroc s'est accéléré depuis 2018, porté par la digitalisation progressive des filières et par la stratégie nationale de modernisation agricole. Casablanca concentre une partie des startups, mais d'autres villes comme Fès, Benguérir, Rabat ou Agadir jouent également un rôle important grâce à leurs universités et centres de recherche appliquée, qui assurent un lien direct entre innovation et terrain. Parmi les jeunes pousses les plus visibles en 2025, AgriEdge propose une plateforme analytique qui aide à mieux gérer l'eau, les fertilisants et l'énergie. Sand to Green se concentre sur l'agriculture régénératrice, combinant technologies satellitaires, agroforesterie et énergies renouvelables. Jodoor, elle, mise sur l'hydroponie et l'IoT pour produire davantage avec moins d'eau. De son côté, DeepLeaf utilise l'intelligence artificielle pour diagnostiquer les cultures et détecter les maladies dès leurs premiers signes, tandis que PCS Agri développe des outils connectés pour suivre rendement, croissance et ravageurs. Pour sa part, YoLa Fresh digitalise la chaîne de valeur des produits frais en rapprochant producteurs et détaillants. Zarouk met également en avant la question de la souveraineté technologique. Le développement de solutions made in Morocco constitue, selon lui, un enjeu stratégique majeur, notamment en matière de maîtrise des données agricoles, de sécurité informationnelle et de positionnement du Maroc comme fournisseur de technologies adaptées aux réalités africaines. Technologies dominantes et maturité opérationnelle L'agriculture de précision constitue aujourd'hui le segment le plus avancé. Capteurs connectés, télédétection et modèles prédictifs permettent d'ajuster les apports en eau et fertilisants avec davantage de précision et de cohérence avec les besoins réels des cultures. L'intelligence artificielle et la data analytics sont de plus en plus utilisées pour fournir des recommandations et anticiper les risques phytosanitaires. L'IoT et les capteurs connectés contribuent à une meilleure efficacité hydrique. L'hydroponie et l'agriculture hors-sol se développent dans les zones les plus arides, tandis que les plateformes de gestion et marketplaces agricoles optimisent la chaîne logistique et réduisent les pertes post-récolte. Enfin, les solutions climato-intelligentes participent directement à la résilience face au changement climatique et à la durabilité des pratiques agricoles. Dans cette évolution, Zarouk souligne l'émergence d'un nouveau modèle d'accompagnement : l'utilisation de l'intelligence artificielle pour assister les agriculteurs et structurer une nouvelle génération de conseillers agricoles augmentés. L'objectif n'est pas de substituer l'expertise humaine, mais de l'enrichir grâce à l'analyse de données issues des capteurs IoT, des images satellitaires et des historiques de rendement. Un poids économique limité mais en progression Le chiffre d'affaires cumulé de la filière agritech marocaine reste encore modeste face à l'agro-industrie traditionnelle, mais la croissance est tangible et soutenue par des levées de fonds de plus en plus visibles. Certaines levées récentes montrent l'intérêt des investisseurs, comme le tour pré-Series A de 7 millions de dollars réalisé par YoLa Fresh pour soutenir le développement de ses plateformes numériques. De son côté, Bidra Innovation Ventures a annoncé un fonds de 50 millions de dollars en partenariat avec l'UM6P et l'OCP Group, destiné à renforcer l'entrepreneuriat agricole et à faciliter la mise en place de projets innovants à grande échelle. Dans cette logique de structuration, Zarouk cite l'initiative «FirmaTech», ferme de démonstration AgriTech implantée à Sefrou, qui accueille chaque année l'AgriTech Expo. La troisième édition, prévue les 28, 29 et 30 novembre prochains, s'inscrit dans une dynamique de démonstration terrain et de mise en relation entre startups, agriculteurs et investisseurs. Infrastructures et programmes de soutien La montée en puissance de l'agritech repose sur des infrastructures et programmes dédiés qui soutiennent à la fois la formation, la recherche et l'expérimentation. L'agritech Center of Excellence s'impose comme une plateforme nationale de référence, concentrant R&D, tests terrain et formation de talents spécialisés. Zarouk met également en lumière le programme Green Open Challenge, lancé par la fondation Green OpenLab et financé par l'INDH. Ce programme transforme les défis exprimés par les agriculteurs en opportunités entrepreneuriales pour les jeunes, et accompagne actuellement 30 porteurs de projets dans une logique de solutions ancrées dans les réalités du terrain. Freins structurels à surmonter Malgré cette dynamique, plusieurs obstacles persistent. L'adoption par les petites exploitations reste lente, freinée par le coût des équipements et le besoin d'accompagnement technique. Les cycles agricoles longs allongent les délais de retour sur investissement, ce qui bloque parfois l'investissement privé. L'internationalisation vers l'Afrique subsaharienne exige également des capacités financières et logistiques solides. Pour Zarouk, le véritable défi dépasse la seule innovation technologique. Il réside à la fois dans l'adoption effective par les agriculteurs ainsi que dans la souveraineté des technologies et des données agricoles. La capacité à maîtriser localement les outils numériques et les flux de données conditionnera, selon lui, la résilience stratégique et la compétitivité future de l'agriculture marocaine. Abdelhafid Marzak / Les Inspirations ECO