Entre richesse endémique et menaces d'extinction, le nouveau rapport sur l'Evaluation nationale de la biodiversité et des services écosystémiques dresse un diagnostic sans concession. Ce document trace les contours d'une urgence nationale : réconcilier un modèle de développement sous pression avec la préservation d'un patrimoine naturel qui, à lui seul, séquestre 23 millions de tonnes de CO2 et fait vivre 38% de la population active. Le Maroc s'impose comme le deuxième sanctuaire de biodiversité en Méditerranée après la Turquie, un rang prestigieux qui dissimule aussi une fragilité. Pilotée par le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable, l'Evaluation nationale de la biodiversité et des services écosystémiques (ENBSE) est le fruit d'une mobilisation de 124 experts et 45 organismes. Ce rapport de référence recense un patrimoine de 25.597 espèces animales et 7.491 espèces végétales. Si la force de ce capital naturel réside dans son taux d'endémisme unique au monde, l'alerte est cependant inquiétante : sur les 2.695 espèces évaluées par l'UICN dans le Royaume, 291 sont jugées préoccupantes et 71 se trouvent en danger critique d'extinction, à l'instar du phoque moine et de l'emblématique ibis chauve. Dans le détail, le rapport a chiffré la valeur réelle du «service» rendu par la nature. Le secteur forestier, à lui seul, génère une valeur directe de plus de 7 milliards de DH, bien au-delà de sa contribution apparente de 0,4% au PIB national. En réalité, si l'on intègre les revenus tirés par les populations rurales et le bois combustible, la forêt contribue à hauteur de 10% au PIB agricole. 38% de la population dépend directement de l'agriculture Le rapport souligne que 38% de la population marocaine dépend directement de l'agriculture, elle-même tributaire de services écosystémiques invisibles mais vitaux. La dégradation des eaux continentales et la pollution (coûtant 1,26% du PIB pour l'eau et encore plus pour l'air) menacent directement cette stabilité socio-économique, notamment via l'augmentation du prix du poisson et le licenciement d'ouvriers dans le secteur halieutique. Pour sa part, le diagnostic de l'empreinte écologique a calculé cet élément au Maroc à 1,77 hectare global (hag) par habitant, alors que sa biocapacité n'est que de 0,73, révélant un déficit écologique de 1,04. Cela signifie que le Maroc consomme 2,4 fois plus de ressources que ce que son propre territoire peut produire. Ce déséquilibre se traduit par des pertes sèches : la déforestation dévore 30.000 hectares par an, tandis que l'urbanisation du littoral atlantique atteint un taux de 69%. Les prévisions de l'IRES, citées dans le rapport, font état d'un risque de disparition de près de 22% de la biodiversité nationale à l'horizon 2050. Le changement climatique agit aussi comme un multiplicateur de menaces : une baisse de croissance pouvant aller jusqu'à 6% du PIB d'ici 2050 est redoutée à cause de la raréfaction de l'eau, mettant en péril des agroécosystèmes entiers. Seuls 19,5% des SIBE disposent de plans d'aménagement et de gestion Pour ce qui est du réseau actuel de protection, il est jugé insuffisant et mal réparti. Fin 2017, le Maroc ne comptait que 2,67 millions d'hectares protégés en milieu terrestre (soit 3,7% du territoire) et à peine 175.180 hectares en milieu maritime (0,25 %). De ce fait, le Maroc est loin de la « Cible 3 » du Cadre de Kunming-Montréal qui fixe un objectif de 30% d'ici 2030. Le rapport pointe aussi une gestion défaillante : bien que le pays dispose de 154 SIBE (Sites d'intérêt écologique et biologique) et 10 parcs nationaux, seuls 19,5% des SIBE disposent de plans d'aménagement et de gestion. De plus, aucun site classé n'est actuellement reconnu par l'UICN comme répondant strictement à la catégorie II (vocation pure de protection), car les droits d'usage et les pressions humaines y restent prédominants. Les recommandations Pour redresser la barre, le rapport appelle à une restructuration juridique et institutionnelle immédiate. La recommandation phare est l'alignement de la stratégie nationale sur les cibles 2030, impliquant la création d'un cadre juridique spécifique à la protection de la nature, lequel fait cruellement défaut avec la Loi 29-05 actuelle. Sur le plan technique, l'urgence est à la cartographie complète des écosystèmes ainsi qu'à la création d'une base de données accessible (« Observatoire de la biodiversité »). L'ajustement structurel doit passer par une décentralisation réelle, formant les acteurs locaux à la gestion des 64 zones clés pour la biodiversité (ZCB) identifiées. Enfin, le financement doit être sanctuarisé via un fonds dédié, alimenté notamment par le principe du « pollueur-payeur » et des mécanismes de paiement pour services écosystémiques, et ce, afin de transformer la conservation en une opportunité de développement pour les populations rurales. Yassine Saber / Les Inspirations ECO