Le marché pétrolier est entré dans une nouvelle phase de forte tension, où la géopolitique reprend brutalement la main sur les équilibres énergétiques mondiaux. Le pétrole n'est plus seulement porté par les fondamentaux habituels de l'offre et de la demande. Depuis l'embrasement militaire au Moyen-Orient, il est redevenu un actif géopolitique à part entière. Le 12 mars, le Brent gagnait encore 6,47%, à 97,93 dollars le baril, après avoir brièvement touché 100 dollars en séance. Quelques jours plus tôt, il avait même culminé à 119,50 dollars, un niveau qui illustre la nervosité extrême des opérateurs face au risque de rupture durable des flux énergétiques dans le Golfe. Le point de bascule se situe dans le détroit d'Ormuz. Selon l'Agence internationale de l'énergie (IEA), le conflit a provoqué un quasi-arrêt des mouvements de pétroliers dans cette zone stratégique par laquelle transitent en temps normal près de 20 millions de barils par jour de brut et de produits pétroliers. L'agence estime qu'au moins huit millions de barils par jour de production de brut sont déjà interrompus, auxquels s'ajoutent deux millions de barils de condensats et de liquides de gaz naturel. Autrement dit, le marché fait face à un choc d'offre d'une ampleur rare, avec des capacités de contournement très limitées. Un choc d'offre qui déborde le seul marché du brut La crise ne touche pas uniquement les exportations de pétrole brut. L'IEA souligne que plus de quatre millions de barils par jour de capacités de raffinage sont désormais à risque, tandis que les exportations de produits raffinés et de GPL de la région sont, elles aussi, fortement perturbées. Les marchés du diesel, du kérosène et de certains intrants pétrochimiques se retrouvent donc exposés à des tensions supplémentaires. Cette extension du choc à l'ensemble de la chaîne énergétique explique pourquoi la flambée actuelle est perçue comme plus structurelle qu'un simple accès de volatilité spéculative. Face à cette situation, les pays membres de l'IEA ont décidé, le 11 mars, de mettre à la disposition du marché 400 millions de barils issus de leurs réserves d'urgence. La mesure est historique par son ampleur. Elle vise à amortir l'impact immédiat des perturbations sur les économies importatrices. Mais l'agence prévient elle-même qu'il s'agit avant tout d'un amortisseur temporaire. En l'absence d'un rétablissement rapide et sécurisé du trafic maritime à Ormuz, cette réponse ne saurait se substituer durablement aux flux physiques aujourd'hui interrompus. Des prix élevés à court terme, un reflux encore conditionnel Le paradoxe est que cette flambée des prix finit aussi par peser sur la demande. L'IEA a revu à la baisse sa prévision de croissance de la consommation mondiale de pétrole pour 2026, désormais attendue à 640.000 barils par jour, soit 210.000 de moins que dans son estimation précédente. Pour mars et avril, elle anticipe même un recul de plus d'un million de barils par jour par rapport à ses anciennes projections, sous l'effet combiné des annulations de vols, des perturbations du GPL et d'un environnement économique devenu plus fragile. L'Energy Information Administration américaine reste, pour sa part, sur un scénario de normalisation progressive, à condition que la crise ne s'installe pas. Son scénario central table sur un Brent maintenu au-dessus de 95 dollars durant les deux prochains mois, avant un retour sous 80 dollars au troisième trimestre 2026 puis autour de 70 dollars en fin d'année. Mais cette trajectoire dépend explicitement d'une reprise graduelle du trafic dans le détroit et d'un allègement des arrêts de production au Moyen-Orient. Tant que cette hypothèse n'est pas sécurisée, le pétrole restera suspendu à la géopolitique bien plus qu'aux seuls équilibres de marché.