Face au stress hydrique qui menace son agriculture, le Maroc mise sur un mécanisme innovant de partage des risques pour accélérer le déploiement de l'irrigation solaire. En facilitant l'accès des agriculteurs aux financements bancaires, ce dispositif, salué par la Banque mondiale dans son dernier rapport intitulé «Nourish and flourish : water solutions to feed 10 billion people on a livable planet», permet de concilier sobriété hydrique, transition énergétique et maintien de la compétitivité des exploitations. Une expérience qui fait aujourd'hui référence bien au-delà des frontières du Royaume. Le Maroc est à un carrefour. D'un côté, l'agriculture demeure un pilier fondamental de son économie, puisqu'elle contribue à près de 14 % du produit intérieur brut, emploie plus d'un tiers de la population active et constitue un outil essentiel d'aménagement du territoire et de lutte contre les inégalités rurales. De l'autre, les ressources en eau, déjà structurellement limitées dans un pays semi-aride, subissent une pression croissante sous l'effet de sécheresses récurrentes, d'une surexploitation des nappes et d'une demande en forte hausse, portée à la fois par l'urbanisation, le développement industriel et le tourisme. Cette contradiction, de plus en plus aiguë, place le Royaume dans une situation de stress hydrique qui menace à terme la durabilité même de son modèle agricole. C'est précisément dans cette catégorie que le situe «Nourish and flourish : water solutions to feed 10 billion people on a livable planet», le rapport publié en ce mois de mars 2026 par la Banque mondiale. Fruit d'un travail collectif mené par une équipe internationale d'experts sous l'égide du Global Water Practice de l'institution, cette étude ambitieuse propose une grille de lecture inédite pour guider les politiques publiques face à ce qui constitue sans doute l'un des plus grands défis du XXIe siècle. Celui de nourrir dix milliards d'humains sans compromettre la viabilité de la planète. Le Maroc y apparaît à deux titres. D'abord comme un pays typique du quadrant le plus vulnérable de la matrice «eau-alimentation» proposée par les auteurs, celui des nations «hydriquement stressées et importatrices nettes de calories». Ensuite, et c'est là que l'analyse prend une tournure plus positive, comme un terrain d'innovation où se déploie un mécanisme original de financement de l'irrigation solaire, capable de concilier sobriété hydrique, transition énergétique et maintien de la compétitivité agricole. Le Maroc dans le groupe des pays à double vulnérabilité Pour comprendre la portée de l'exemple marocain, il faut d'abord restituer le cadre analytique dans lequel il s'inscrit. Le rapport propose une typologie inédite des situations nationales, fondée sur deux indicateurs simples mais puissants : le niveau de stress hydrique (faible ou élevé) et la position dans le commerce international de calories (importateur ou exportateur net). Cette matrice croisée fait émerger quatre configurations types, chacune appelant des stratégies spécifiques en matière de gestion de l'eau agricole. Le Maroc se trouve dans le quatrième quadrant, celui qui cumule les difficultés. Le stress hydrique y est élevé, avec des prélèvements qui dépassent souvent les capacités de renouvellement des nappes et une vulnérabilité marquée aux épisodes de sécheresse. Par ailleurs, le pays est importateur net de calories, ce qui signifie que sa production agricole ne couvre pas l'intégralité de ses besoins alimentaires, une situation courante dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord. Cette double vulnérabilité expose le Royaume à des risques accrus, tels la dépendance aux marchés internationaux, la sensibilité aux fluctuations des prix des denrées de base et la difficulté à arbitrer entre les usages agricoles, domestiques et industriels d'une ressource de plus en plus disputée. Pour les pays de ce groupe, le rapport identifie des priorités stratégiques claires. Il ne s'agit plus, comme dans les régions où l'eau abonde, d'augmenter à tout prix les surfaces irriguées. L'enjeu est d'améliorer la productivité économique de l'eau, c'est-à-dire générer davantage de valeur ajoutée par mètre cube consommé ; développer des ressources non conventionnelles, telles que le dessalement de l'eau de mer ou la réutilisation des eaux usées traitées et accompagner les agriculteurs dans une transition progressive vers des systèmes de production moins gourmands en eau, quitte à réorienter les subventions agricoles traditionnelles vers des cultures à plus faible empreinte hydrique. C'est précisément dans cette perspective que s'inscrit l'expérience marocaine mise en lumière par la Banque mondiale. Une expérience qui ne se limite pas à une simple opération pilote, mais qui incarne une approche systémique, associant financement structuré, industrie locale et objectifs environnementaux. Un mécanisme de partage des risques pour lever le verrou du financement Le dispositif présenté dans le rapport réunit quatre acteurs aux rôles complémentaires. La Banque Centrale Populaire, l'un des principaux établissements bancaires du Royaume, assure le financement des agriculteurs. La Compagnie marocaine de goutte-à-goutte et de pompage, premier fabricant et distributeur national d'équipements d'irrigation, fournit les matériels et garantit leur maintenance. La Société financière internationale, le bras dédié au secteur privé du Groupe de la Banque mondiale, apporte son expertise et ses instruments de gestion des risques. Enfin, les agriculteurs, qu'ils soient exploitants individuels ou micro-entreprises rurales, constituent le maillon terminal de la chaîne. Le principe du mécanisme de partage des risques est à la fois simple et novateur. La banque accorde des prêts aux agriculteurs pour financer l'achat de systèmes d'irrigation localisée et de pompes solaires. Mais au lieu de supporter seule le risque de non-remboursement, elle le mutualise avec les autres partenaires grâce à une facilité de partage des risques. Cette structure permet de résoudre un problème récurrent dans le financement de l'agriculture familiale, soit l'accès au crédit pour des exploitations de taille modeste, souvent considérées comme non éligibles par les banques classiques en raison de l'absence de garanties suffisantes ou de la perception d'un risque trop élevé. En abaissant ainsi le coût et la perception du risque, le dispositif ouvre l'accès au financement à une population agricole qui en était jusqu'alors largement exclue. Les nouveaux équipements, qui remplacent les anciens systèmes fonctionnant au fuel, génèrent une double économie : réduction des factures énergétiques pour les agriculteurs, grâce à une énergie solaire désormais moins coûteuse que les carburants fossiles, et baisse significative des émissions de gaz à effet de serre, contribuant ainsi aux objectifs climatiques du pays. Selon les estimations du rapport, près de 30.000 agriculteurs devraient bénéficier de ce programme d'ici 2027. Ce chiffre, à lui seul, témoigne de l'effet multiplicateur que peut produire une intervention ciblée lorsqu'elle combine financement structuré, industrie locale et accompagnement technique. Il illustre également l'un des messages forts de «Nourish and flourish», selon lequel la transformation de la gestion de l'eau en agriculture ne passe pas seulement par des investissements publics massifs, mais aussi par des mécanismes capables de mobiliser les capitaux privés et de les orienter vers des usages durables. Un modèle qui dépasse les frontières L'intérêt de l'exemple marocain, souligné par les auteurs du rapport, dépasse largement le cadre national. Il constitue une réponse concrète à l'un des défis majeurs du financement de l'irrigation durable dans les pays émergents. C'est-à-dire comment attirer les capitaux privés vers un secteur où les risques sont perçus comme élevés, et où les agriculteurs, en particulier les petits exploitants, peinent à accéder aux crédits bancaires ? Le dispositif marocain apporte une réponse à cette question en montrant qu'il est possible de «dérisquer» l'investissement sans recourir à des subventions directes, souvent coûteuses, mal ciblées et sources de distorsions. En mutualisant les risques entre une banque commerciale, un équipementier industriel et une institution de développement, on crée un cercle vertueux où chaque acteur trouve son intérêt. La banque élargit ainsi sa clientèle, l'industriel sécurise ses débouchés, l'agriculteur accède à des équipements performants et l'environnement bénéficie d'une réduction des émissions et d'une meilleure efficience hydrique. Plusieurs caractéristiques de ce modèle sont, selon le rapport, transférables à d'autres pays confrontés à des défis similaires. D'abord, un partenariat public-privé structurant, où l'Etat ne se substitue pas au marché mais crée les conditions d'une intervention privée vertueuse. Ensuite, une chaîne de valeur locale solide, avec un fabricant national capable de fournir les équipements et d'en assurer la maintenance, garantissant ainsi la pérennité des investissements et l'ancrage territorial de l'activité. Enfin, un objectif environnemental explicite, qui fait de la transition énergétique un levier au service de la préservation de la ressource en eau. Le rapport souligne que ce type de mécanisme s'inscrit pleinement dans la stratégie mondiale du Groupe de la Banque mondiale pour le secteur de l'eau, qui vise à mobiliser l'ensemble des instruments de financement – publics, privés, garanties, financements mixtes – pour accompagner la transformation des systèmes agricoles. Il rejoint également les orientations du rapport en matière de réorientation des subventions agricoles, l'un des axes majeurs de sa stratégie financière. Une expérience en phase avec les grandes orientations nationales La mise en avant du dispositif marocain dans ce rapport intervient alors que le Royaume a engagé depuis plusieurs années une refonte profonde de sa politique de l'eau, dans le cadre du Plan national de l'eau et de la stratégie agricole «Génération Green». L'accent mis sur l'irrigation solaire, la généralisation des techniques d'économie d'eau, la promotion des partenariats public-privé et le développement de l'agriculture à haute valeur ajoutée répondent aux orientations définies par ces feuilles de route. L'expérience marocaine illustre également l'importance de l'innovation et des données dans la gestion de l'eau agricole, l'un des messages clés de «Nourish and flourish». Le recours à des pompes solaires connectées, la télégestion des périmètres irrigués, l'accompagnement numérique des agriculteurs – via des applications mobiles qui fournissent des conseils d'irrigation en temps réel – sont autant d'outils qui permettent d'optimiser l'usage de la ressource et de passer d'une logique d'infrastructure à une logique de service. Cette rupture, les auteurs du rapport en font l'une des trois transformations systémiques nécessaires pour relever le défi alimentaire mondial. Le rapport cite d'ailleurs le Maroc à plusieurs reprises dans son analyse des pays de la région, soulignant que le Royaume, à l'instar de l'Espagne, de la Jordanie ou de l'Ouzbékistan, fait partie des nations qui doivent impérativement réduire leur consommation d'eau agricole tout en maintenant un niveau de production suffisant pour garantir leur sécurité alimentaire. Dans ce groupe, les choix politiques sont cruciaux. Ils impliquent des arbitrages difficiles entre maintien des revenus agricoles, préservation des écosystèmes et adaptation aux contraintes hydrologiques. Le dispositif de partage des risques pour l'irrigation solaire montre qu'il est possible de sortir de l'impasse, à condition de mobiliser des instruments financiers adaptés et d'associer l'ensemble des acteurs à la recherche de solutions durables. Les grands enseignements du rapport «Nourish and flourish : water solutions to feed 10 billion people on a livable planet» dresse un constat sans appel : les pratiques actuelles de gestion de l'eau en agriculture ne permettent de nourrir durablement qu'un tiers de la population mondiale attendue en 2050, soit environ 3,4 milliards de personnes. Or, d'ici à cette date, la Terre comptera près de dix milliards d'habitants. L'ouvrage, dirigé par une équipe internationale d'experts, propose une feuille de route fondée sur trois ruptures majeures. Premièrement, assumer la complexité pour concilier populations, prospérité et planète. Plutôt que de rechercher des solutions uniformes, les politiques doivent s'appuyer sur des dialogues multi-acteurs à l'échelle des bassins versants. Secundo, passer des infrastructures aux services. Dans ce sens, l'irrigation ne peut plus être pensée comme un simple ouvrage à construire. Elle doit devenir un service fiable, avec des contrats de performance, une régulation transparente et des tarifs permettant la couverture des coûts d'exploitation et de maintenance. Enfin, mettre fin à l'improvisation en collectant et en utilisant les données. La télédétection, l'intelligence artificielle et la modélisation permettent désormais de connaître en temps réel l'évapotranspiration, l'état des nappes ou la performance des réseaux. Le rapport estime que, d'ici 2050, les investissements nécessaires pour étendre et moderniser l'irrigation durable se situent entre 600 et 1.800 milliards de dollars, soit 24 à 70 milliards par an. Mais une grande partie de ce montant pourrait être couverte par la réorientation des subventions agricoles existantes, qui atteignaient 490 milliards de dollars en 2023 dans les 90 pays analysés, dont les trois quarts étaient consacrés à des aides souvent inefficaces ou dommageables pour l'environnement. Enfin, l'ouvrage souligne que l'irrigation durable ne se limite pas à un gain de productivité. Elle pourrait générer au moins 245 millions d'emplois dans le monde, dont 218 millions en Afrique subsaharienne, tout en contribuant à l'atténuation du changement climatique et à la résilience des territoires.