Alors que le mandat 2021–2027 du Conseil communal de Fès entame sa dernière ligne droite, les indicateurs de gestion de la ville suscitent de sérieuses interrogations. Budget stagnant, services publics en recul, projets de modernisation à l'arrêt… le bilan interpelle. Les chiffres sont éloquents. Entre 2021 et 2024, le budget de la commune de Marrakech a bondi de 850 millions à 1,4 milliard de dirhams (MMDH), soit une progression de près de 50%. Celui de Tanger affiche une trajectoire similaire. À Fès, la hausse stagne à 5% ou 6 % seulement sur la même période. Un écart qui interroge pour une ville de cette envergure, capitale spirituelle et troisième destination touristique du Royaume. Plus préoccupant encore, depuis le début du mandat, la ville a fonctionné pendant deux années consécutives sans budget d'équipement validé, une situation inédite dans l'histoire de la commune. Faute de document budgétaire recevable, la commune a géré ses dépenses via des dérogations exceptionnelles, se limitant aux seules charges obligatoires de fonctionnement, au détriment de tout investissement structurant. Autre indicateur révélateur: sur l'ensemble des sessions tenues depuis 2021, plus de 60% étaient des sessions extraordinaires convoquées en urgence pour valider le budget ou régler des blocages administratifs. Autant dire que l'exception est devenue la norme. Des recettes locales qui s'évaporent Au-delà du budget global, c'est la gestion des recettes propres de la commune qui pose question. Les chiffres avancés lors d'un débat organisé récemment par l'Association avenir des jeunes journalistes (AAJJ) de Fès, réunissant élus et acteurs associatifs, permettent de dresser un tableau saisissant. Le marché de gros des légumes, infrastructure névralgique d'une métropole en croissance, ne génère que 10 MDH par an. Quant au marché aux poissons, son CA ne dépasse pas 1 MDH. Les parkings de la médina historique, pour leur part, ne rapportent à la commune que 6.000 dirhams annuellement, tandis que des sommes considérables, payées chaque jour par les automobilistes, échapperaient au trésor communal. À titre de comparaison, les toilettes publiques du marché de gros de Marrakech génèrent à elles seules 100.000 dirhams par an. La question du marché des cuirs (peaux brutes) reflète la même tendance. En effet, l'un des sites les plus emblématiques des artisans et industriels du cuir de la région ne rapporte que 80.000 dirhams par an à la commune de Fès. Des services publics sous pression Sur le terrain, les habitants ressentent directement les effets de cette gestion. Plusieurs quartiers de la ville souffrent encore de difficultés d'accès aux réseaux d'eau et d'électricité, une prérogative qui relève pourtant du périmètre communal. Les piscines municipales, dans une ville réputée pour ses étés caniculaires, peinent à ouvrir en temps opportun pour la saison estivale. Le stade municipal de Bab Ftouh, dont les travaux de réhabilitation sont achevés, demeure fermé depuis deux ans faute de raccordement aux réseaux, privant onze clubs sportifs de l'arrondissement de leurs activités. Des projets de modernisation restés lettre morte Par ailleurs, plusieurs initiatives visant à moderniser la gestion des services urbains n'ont toujours pas abouti. Des projets de Sociétés de développement local (SDL), notamment pour les parkings et l'éclairage public, avaient été étudiés et partiellement engagés. Ces structures, dont la commune détiendrait 51% du capital, devaient permettre de rationaliser les recettes, encadrer les travailleurs et professionnaliser les services. Elles n'ont pas encore été mises en œuvre. Pour ce qui est de l'éclairage public, un projet de modernisation de l'ensemble du réseau, estimé à 270 MDH, est envisagé depuis 2020. À ce jour, le dossier n'a pas avancé d'un iota. La transparence, chantier en suspens Au-delà des indicateurs financiers, c'est la question de la communication publique qui revient avec insistance. Dans les grandes villes marocaines fonctionnant sous le régime de l'unité de la ville, il est d'usage que les présidents de conseils ou leurs adjoints tiennent régulièrement des conférences de presse pour rendre compte de leur action. À Fès, cette pratique est quasi inexistante. Le tissu associatif et les élus de l'opposition ont, à plusieurs reprises, réclamé la présentation d'un bilan officiel et public des réalisations du mandat. Ces demandes sont restées sans suite concrète. À un an de l'échéance électorale de 2027, les habitants de Fès attendent toujours cet exercice de transparence, un rendez-vous démocratique que les autres grandes villes du Royaume ont depuis longtemps intégré dans leur pratique de gouvernance locale. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO