Dans une conjoncture mondiale particulièrement frileuse, le Maroc, pays hôte de la cinquième édition du Global implementation support symposium (GISS), affiche des performances solides dans le secteur aérien et une ambition qui exige désormais une montée inéluctable de son capital humain. Le secteur aérien mondial sort à peine de sa pire séquence depuis la pandémie. Déclenchée le 28 février 2026 par l'opération militaire conjointe américano-israélienne contre l'Iran, la guerre du Golfe a fait éclater pour plusieurs semaines un dispositif que les compagnies pensaient pourtant rodé. Fermetures en cascade des espaces aériens iranien, israélien, émirati et qatari, suspension de centaines de rotations long-courriers entre l'Europe et l'Asie, déroutement massif des couloirs vers le nord, flambée du kérosène consécutive au blocus du détroit d'Ormuz. Et si la trêve d'avril tient à peine, l'addition pour les compagnies se chiffre déjà en milliards de dollars au moment où les assureurs du secteur réévaluent leur exposition à la hausse. La crise rappelle à quel point l'industrie aérienne reste exposée aux ondes de choc géopolitiques, et combien les marges de manœuvre opérationnelles, en hommes comme en matériels, conditionnent sa capacité de résilience. C'est dans ce contexte que s'est ouverte, mercredi 14 avril à Marrakech, la cinquième édition du Global implementation support symposium (GISS), conférence biennale phare de l'Organisation de l'aviation civile internationale (OACI), dont la finalité est d'accompagner les Etats membres dans la traduction des normes internationales en politiques publiques opérationnelles. Coorganisée avec le ministère du Transport et de la Logistique, cette édition réunit plus de 1.500 participants venus de 130 pays, dont une quarantaine de ministres et quelque 80 directeurs généraux d'aviation civile. «Nous nous réunissons à un moment où le système international fait face à des pressions considérables, notamment les perturbations les plus importantes que l'aviation ait connues depuis la pandémie de Covid-19», indique Onuma Toshiyuki, président du Conseil de l'OACI. Record historique Dans une conjoncture mondiale particulièrement frileuse, le Maroc, pays hôte, n'est pas à court d'arguments. En témoigne le bilan présenté par la tutelle en marge du GISS 2026. À commencer par le nombre de passagers transportés en 2025, 36,4 millions, un record historique pour le secteur, porté par l'organisation de la CAN 2025 et l'élargissement constant du réseau de liaisons internationales. S'y ajoute un taux de conformité aux standards de sécurité de l'OACI, qui est passé de 64,38% à 87,52% entre deux évaluations consécutives, un bond que «peu d'Etats comparables dans la région affichent à présent», reconnaissent les observateurs de l'organisation. Le trafic n'est pas le seul indicateur en nette progression. L'industrie aéronautique exporte pour 26,4 milliards de dirhams (MMDH), avec plus de 150 entreprises implantées dont les grands noms mondiaux du secteur, et un taux d'intégration locale qui dépasse désormais les 40%. Un bilan d'autant plus positif que l'horizon 2030 fixe la barre encore plus haut. La stratégie Aéroports 2030 vise le doublement de la capacité d'accueil, de 40 à 80 millions de passagers par an. La compagnie nationale suit la même logique, avec une flotte appelée à être multipliée par quatre à l'horizon 2037, de 57 à 200 appareils. Derrière ces projections, la Coupe du monde 2030 impose une échéance non négociable, avec un trafic attendu sur les plateformes nationales sans précédent dans l'histoire du pays. Si le volet infrastructures semble maîtrisé, celui des ressources humaines constitue, à ce stade, un véritable défi. «Un programme de formation ambitieux» a été annoncé pour renforcer les compétences techniques du secteur, «en ligne avec les standards internationaux», a déclaré le ministre du Transport, Abdessamad Kayouh. Il ne comporte cependant aucun élément chiffré et n'est accompagné d'aucun calendrier ni indication budgétaire. Effectifs sous pressions Derrière l'ambition affichée, porter le trafic à 80 millions de passagers et la flotte à 200 appareils suppose de former, certifier et déployer en parallèle un volume de professionnels que le secteur n'a jamais eu à absorber en si peu de temps. Or, les délais de formation dans l'aviation civile sont fixés par les standards internationaux, et sont de nature assez chronophage. Un pilote de ligne, de la sélection au lâcher sur long-courrier, c'est «entre cinq et sept ans de formation structurée», selon les référentiels de l'OACI. Pour un contrôleur aérien qualifié, c'est trois à cinq ans, et pour un technicien de maintenance certifié, il faut quatre ans au minimum. Le secteur compte aujourd'hui un effectif de 12.360 salariés, entre personnels navigants et techniciens en exercice (2.150 pilotes, 809 contrôleurs aériens et 2.800 techniciens de maintenance), des effectifs dimensionnés pour une flotte de 57 appareils et un trafic de 36 millions de passagers. Passer à 200 appareils et 80 millions de passagers exige un plan de montée en charge que le programme annoncé n'a pas encore rendu public. «Les incertitudes de financement persistent, les effectifs sont sous pression, et la technologie risque d'aller plus vite que la formation. Des décisions critiques doivent être prises», avertit Onuma Toshiyuki, président du Conseil de l'OACI, appelant les participants à traduire ces constats en engagements concrets dans les recommandations finales du symposium. L'avertissement vaut pour l'ensemble des Etats membres, mais il résonne avec acuité pour le Maroc dont les objectifs de croissance supposent, dans les dix prochaines années, un effort de formation sans équivalent dans l'évolution du secteur. Un programme de formation destiné à renforcer les capacités techniques du secteur a été annoncé, et présenté comme une contribution concrète aux objectifs du GISS. Ambition affiché : «bâtir des réponses régionales à des défis qui dépassent les frontières nationales». Certes, l'aviation civile a toujours su mettre à niveau ses capacités opérationnelles. Mais la formation des hommes et des femmes qui feront tourner ce dispositif, en revanche, obéit à un calendrier plus long, peu flexible, et qui n'est pas encore pleinement intégré par les pouvoirs publics. Abdessamad Kayouh Ministre du Transport et de la Logistique du Royaume du Maroc «Le secteur aéronautique marocain compte aujourd'hui près de 150 entreprises, emploie plus de 25.000 personnes en postes directs, et génère un chiffre d'affaires annuel voisin de 26 milliards de dirhams.» Onuma Toshiyuki Président du Conseil de l'OAC «Nous nous réunissons à un moment où le système international fait face à des pressions considérables, y compris aux plus grandes perturbations que l'aviation ait connues depuis la pandémie de Covid-19.» Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO