C'est un chiffre qui, dans la morosité ambiante des échanges mondiaux, a valeur de signal : 26% des grands groupes mondiaux prévoient d'augmenter leurs investissements manufacturiers au Maroc dans les trois prochaines années. C'est moins que l'Inde (38%) ou le Vietnam (35%), mais c'est deux fois plus que la Grèce et surtout très loin devant le reste de l'Afrique du Nord, où les intentions de désinvestissement explosent. À l'heure où un tiers des industriels réduit la voilure en Chine, le Maroc consolide une place à part dans le nouveau «friendshoring» européen. Détails. «Les organisations passent progressivement de l'optimisation des coûts à une souveraineté pragmatique». Cette phrase, extraite d'un récent rapport du Capgemini Research Institute, résume à elle seule le bouleversement tectonique que vit l'industrie mondiale. Dans cette recomposition qui profite aux pays capables d'offrir à la fois stabilité politique, énergie propre et proximité logistique, le Maroc dispose d'atouts structurels que les stratèges de la localisation industrielle ne peuvent plus ignorer. Mais entre la promesse des 26% d'intentions d'investissements et la réalité des usines de demain, un fossé demeure : celui de la formation aux métiers de l'IA et de la robotique. Ainsi, le rapport du Capgemini Research Institute dresse un panorama sans concession des recompositions industrielles à l'œuvre entre l'Europe, les Etats-Unis et l'Asie. Intitulé «The resurgence of manufacturing : Reindustrialization strategies in Europe and the US», ce document de référence s'appuie sur une enquête menée auprès de plus de 1.200 dirigeants d'entreprises réalisant plus d'un milliard de dollars de chiffre d'affaires. Si l'analyse couvre treize secteurs et onze pays, une lecture attentive des données révèle des enseignements cruciaux pour le Maroc, positionné à un carrefour stratégique de ces nouvelles dynamiques. Le rapport établit un constat fondamental : depuis 2024, la réindustrialisation s'est imposée comme une priorité stratégique pour les organisations occidentales, non plus par simple calcul de coûts, mais par nécessité de souveraineté et de résilience. Les crises successives (pandémie, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient) ont exposé la fragilité de chaînes d'approvisionnement trop concentrées. «Les organisations passent progressivement de l'optimisation des coûts à une souveraineté pragmatique, à la résilience et à la compétitivité à long terme», souligne le document. En 2026, près des trois quarts des entreprises disposent d'une stratégie de réindustrialisation en place ou en cours d'élaboration. Sept organisations sur dix estiment que l'amélioration de la résilience de la chaîne d'approvisionnement justifie leurs investissements de réindustrialisation, et une proportion similaire considère que cette réindustrialisation améliorera la durabilité. Fait notable, la durabilité n'est plus perçue comme une contrainte accessoire mais comme un résultat renforçant la souveraineté opérationnelle, notamment via les pratiques de fabrication circulaire. Pourtant, malgré ces intentions affichées, les investissements effectifs marquent le pas. Le rapport note un «déclin des investissements planifiés face à l'incertitude politique et tarifaire, au climat économique morose et à une allocation plus stricte du capital», à l'exception notable de secteurs hautement stratégiques comme les semi-conducteurs et la défense. Bella Oung, Senior Director, Digital and IT Portfolio Management chez Regal Rexnord, résume l'état d'esprit des industriels. «Alors que nous nous réindustrialisons, les partenariats avec des fournisseurs externes sont devenus essentiels. Les politiques peuvent changer du jour au lendemain, et nos équipes internes ne peuvent pas toujours suivre. Collaborer avec des partenaires nous aide à avancer plus rapidement au sein de notre structure de chaîne d'approvisionnement existante, à nous adapter aux nouvelles règles commerciales et à maintenir les initiatives critiques sur la bonne voie». Une géographie fracturée des stratégies Le rapport met en lumière des approches régionales distinctes. Les organisations américaines ont massivement investi dans le reshoring : 48% y ont eu recours en 2026, contre 30% en 2025, sous l'impulsion des politiques fédérales, des tarifs douaniers et des incitations comme le CHIPS Act ou l'Inflation Reduction Act. Fait remarquable, 85% des organisations basées dans l'Union européenne investissent désormais dans la fabrication aux Etats-Unis, attirées par les avantages fiscaux et la proximité du marché américain. Les Européens, quant à eux, privilégient le friendshoring à 64%, une préférence dictée par «des prix de l'énergie élevés, des coûts de main-d'œuvre plus importants, une croissance modeste de la productivité et des exigences réglementaires complexes et fragmentées au sein de leurs marchés domestiques». Des instruments comme l'Industrial Accelerator Act, le Critical Raw Materials Act ou le Clean Industrial Deal tentent de répondre à ces faiblesses structurelles. Le Maroc dans le viseur des stratèges industriels C'est dans ce contexte de recomposition accélérée que la position du Maroc mérite une attention particulière. Le document place le Royaume parmi les destinations bénéficiant d'intentions d'investissement positives : 26% des organisations prévoient d'augmenter leurs investissements au Maroc, tandis que 55% prévoient de les maintenir. Seules 8% envisagent une réduction et 9% se déclarent incertaines. Des chiffres qui placent le Maroc dans une position médiane honorable, à égalité avec la Grèce et l'Europe de l'Est, et devant l'Amérique latine (hors Mexique) ou la Corée du Sud. Surtout, le Maroc surclasse nettement ses voisins d'Afrique du Nord (hors Egypte), qui affichent un taux d'intention d'augmentation de seulement 17% et un taux de réduction alarmant de 33%. La lecture croisée de ces données avec les facteurs clés de localisation éclaire les atouts structurels du Maroc. La distance du pays d'origine (45%) joue en faveur du Royaume pour les chaînes d'approvisionnement européennes. Les quatorze kilomètres du détroit de Gibraltar constituent un avantage logistique que ni l'Inde ni le Vietnam ne peuvent revendiquer pour le marché européen. L'accès à l'énergie à faible coût (41%) trouve un écho dans les investissements massifs du Maroc dans les énergies renouvelables. Les accords commerciaux préférentiels (36%) , notamment l'accord d'association avec l'Union européenne, offrent un cadre tarifaire avantageux que le rapport identifie comme un levier majeur d'attractivité. Plus fondamentalement, le rapport insiste sur la dépendance critique de l'Europe aux matières premières stratégiques, citant le Critical Raw Materials Act comme réponse à l'hégémonie chinoise sur les terres rares et les minerais essentiels. Le Maroc, via ses réserves de phosphates et son potentiel minier, apparaît comme un partenaire de souveraineté pour l'Occident. Un positionnement qui transforme la nature même des relations industrielles : il ne s'agit plus seulement de délocaliser des activités d'assemblage à faible valeur ajoutée, mais de sécuriser des approvisionnements stratégiques. Ce qui change Pour les pouvoirs publics marocains, les enseignements du rapport sont limpides. Les politiques d'attractivité doivent désormais intégrer une dimension de souveraineté industrielle. La nouvelle Charte de l'investissement devra démontrer sa capacité à attirer non seulement des volumes, mais aussi des activités à plus forte intensité technologique et des segments en amont de la chaîne de valeur. L'Industrial Accelerator Act européen et ses préférences d'achat «Made in EU» constituent une menace potentielle : le Maroc devra négocier un statut de partenaire industriel privilégié pour ne pas être exclu des marchés publics et des subventions vertes européennes. Pour les entreprises manufacturières installées au Maroc, le message du rapport est double. D'une part, la tendance au friendshoring européen valide leur choix stratégique de localisation. D'autre part, la concurrence s'intensifie : l'Inde et le Vietnam, avec leurs marchés intérieurs gigantesques et leurs politiques d'incitation agressives, captent une part croissante des flux d'investissements mondiaux. Le Maroc ne peut rivaliser sur le volume ; il doit se différencier sur la réactivité, la qualité et la durabilité. Pour les investisseurs internationaux, le Maroc représente un point d'équilibre entre la proximité du marché européen, la stabilité politique régionale et l'accès à une énergie compétitive et décarbonée. Les secteurs identifiés par le rapport comme prioritaires pour la réindustrialisation (automobile, aérospatiale, électronique, sciences de la vie) correspondent aux filières que le Royaume a patiemment développées depuis deux décennies. Pour ce qui est des acteurs de la formation et des ressources humaines, le rapport lance un avertissement. «Une pénurie de talents industriels et numériques qualifiés constitue une contrainte significative à la mise à l'échelle de la réindustrialisation». La bataille de la compétitivité se jouera autant sur les compétences que sur les coûts. L'intelligence artificielle, l'automatisation, la robotique et les jumeaux numériques sont identifiés comme des catalyseurs indispensables. Le Maroc doit accélérer la montée en gamme de son capital humain pour accompagner cette mutation technologique. Pour les opérateurs logistiques et portuaires, la revalorisation de la distance comme facteur de localisation consacre le rôle de Tanger Med et des infrastructures de transport comme des actifs stratégiques de premier plan. La fluidité des échanges avec l'Europe devient un argument de vente décisif dans un monde où les délais et la fiabilité des approvisionnements priment sur les économies de coût marginales. Enfin, pour les acteurs de la transition énergétique, le document valide l'hypothèse que la durabilité est devenue un facteur de compétitivité industrielle. Les 42% d'organisations citant les politiques de fabrication durable comme critère de localisation signalent une prime à la vertu environnementale. Les investissements marocains dans le solaire et l'éolien, au-delà de leur contribution à la souveraineté énergétique nationale, constituent un avantage comparatif dans la course aux investissements étrangers. Le grand rééquilibrage : Inde, Vietnam et Mexique en tête Le rapport dresse la cartographie des intentions d'investissement pour la période 2026-2029. L'Inde domine le classement avec 38% d'organisations prévoyant d'augmenter leurs investissements, suivie du Vietnam (35%) et du Mexique (35%). L'attractivité indienne repose sur des incitations à la production (production-linked incentives), l'atténuation du risque géopolitique, un marché intérieur colossal de 1,4 milliard de consommateurs et un alignement commercial croissant sur les grandes économies mondiales. Les investissements directs étrangers en Inde ont augmenté de 18% en glissement annuel pour atteindre près de 48 milliards de dollars entre avril et décembre 2025. Apple, Siemens et Airbus figurent parmi les organisations qui y étendent leur empreinte manufacturière. Le Vietnam et le Mexique bénéficient également de cette dynamique de diversification, le premier comme alternative asiatique à la Chine, le second comme plateforme de nearshoring pour le marché nord-américain. À l'inverse, la Chine enregistre le taux de réduction d'investissements le plus élevé : 33% des organisations prévoient de diminuer leur exposition au cours des trois prochaines années. Un désengagement qui est particulièrement marqué dans les secteurs des métaux et mines (50%), de l'aérospatiale et défense (43%) et de l'électronique (41%). L'automobile (27%) et le transport (21%) résistent davantage, preuve que l'écosystème industriel chinois reste difficile à remplacer pour certains segments. Pour autant, la rupture n'est pas totale. Le rapport nuance : 64% des organisations maintiennent ou augmentent leurs investissements en Chine, souvent dans une logique de production pour le marché local (China for China). Les stratégies de collaboration évoluent : 57% des organisations adoptent une stratégie de localisation, 55% misent sur la co-innovation et les partenariats R&D, et 55% sur les coentreprises. La Chine demeure incontournable pour les matières premières critiques, contrôlant près de 60% de l'extraction mondiale et plus de 90% de la transformation des aimants permanents essentiels aux véhicules électriques et aux éoliennes. Les dix commandements de la localisation industrielle Le rapport du Capgemini Research Institute établit la hiérarchie des facteurs qui guident les décisions de localisation. Le verdict est sans appel : la disponibilité et le coût des matières premières arrivent en tête (52% des organisations), suivis de la distance du pays d'origine (45%) et des politiques de fabrication durable (42%) . L'accès à une énergie à faible coût (41%) et des réglementations favorables avec incitations gouvernementales (37%) complètent le quinté de tête. Un classement qui révèle une mutation profonde des critères de compétitivité. La distance géographique, longtemps sacrifiée sur l'autel du low cost asiatique, retrouve une importance stratégique majeure. La durabilité n'est plus un supplément d'âme mais un critère de sélection à part entière. Les régions capables d'offrir une combinaison de ces avantages sont celles qui capteront les flux d'investissements des prochaines années. Une fenêtre d'opportunité à ne pas manquer Le rapport du Capgemini Research Institute confirme que le monde industriel est entré dans une phase de recomposition profonde, où la souveraineté, la résilience et la durabilité redessinent les cartes de la mondialisation. Dans ce grand jeu de rééquilibrage, le Maroc dispose d'atouts structurels que les données objectives de l'enquête valident. La proximité géographique, les accords commerciaux, les ressources énergétiques renouvelables et les matières premières critiques constituent un socle solide. Mais le rapport met également en garde : les investissements se font plus sélectifs, le capital plus rare, et la concurrence des grandes plateformes émergentes comme l'Inde ou le Vietnam plus féroce que jamais. Les 26% d'intentions d'augmentation d'investissements au Maroc sont une promesse, pas une garantie. La transformation de ces intentions en usines, en emplois et en transferts technologiques dépendra de la capacité du Royaume à répondre aux exigences croissantes des investisseurs en matière de compétences, d'infrastructures numériques et de sécurité juridique. Dans un environnement où les politiques peuvent changer du jour au lendemain, la stabilité et la prévisibilité de l'environnement des affaires marocain constituent peut-être l'avantage compétitif le plus précieux à l'heure des grandes incertitudes géopolitiques. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO