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Albert Oiknine, ould derbna et créateur
Publié dans Le Soir Echos le 03 - 03 - 2010

Il y a déjà un trait de caractère de Oiknine dans l'adresse de son atelier: 22, boulevard de Bordeaux. Juste derrière, c‘est l'ancien Mellah de Casablanca. Oiknine aurait pu changer d'adresse et s'installer à Al Massira ou à Moussa Ben Noussaïr, mais il est fidèle: «C'est mon quartier, c'est le quartier juif de Casablanca, c'est de là que  je viens», dit-il et pour éloigner l'émotion que suscite la nostalgie d'un monde qui n'est plus, il ajoute : «Mon quartier a un côté pratique, tout est à côté, mon appartement, ma famille, le marché, le café, on peut faire beaucoup de choses à pied, on gagne du temps… et tout le monde nous connaît.»
Le secret de Oiknine et sa tragédie : il sait plus que tout autre que le pur caftan marocain va disparaître parce que sa communauté et sa mémoire ont disparu.
La fidélité à la mémoire collective est d'abord fidélité à la mère, Chaba, qui lui a appris le métier et arraché à la métallurgie car le jeune Albert voulait travailler le fer, une lubie d'adolescent, avant de retourner au droit
chemin des étoffes. «C'est de ma mère que je tiens le métier précise Oiknine en se penchant sur une énorme valise noire où sont amoureusement rangés les caftans emballés dans la mousseline, en partance pour Amsterdam où «ould derbna» va défendre le caftan marocain; il y a 15 jours, il était à Paris…Il sera à nouveau à Paris en avril, il a présenté le caftan marocain aux Etats-Unis, au Chili, en Angleterre, au Canada, en Italie Puis revenant sur sa formation, il précise: «Après l'apprentissage familial, je suis allé à Lassalle, dans cette école on apprend à travailler pour la confection, j'ai appris le métier sous l'angle rationnel, on raisonne en quantité de tissu, de travail, de coûts, de design, on apprend à créer avec méthode, à dessiner, à conduire un projet» Mais pour concilier tradition maternelle, méthode industrielle et recherche, Oiknine «travaille entre 12 et 14 heures par jour mais, en vérité même quand je ne suis pas à l'atelier, je continue de travailler, je fais des recherches, je m'informe pour rester à jour et mieux répondre aux désirs de mes clientes. Elles voyagent, elles lisent et, parfois, elles m'apprennent des choses… «indique-t-il. Jeune fiancé de 40 ans, il peut encore  travailler à peu près comme il l'entend.
Yeux vifs et  bleus, barbe de 48 heures, cheveux ras, teint  pâle, il a une tête d'étudiant surpris en période d'examen, un «taleb» ès caftan. Ses vêtements renforcent cette impression: un jean, des baskets de ville noires, une chemise blanche avec de discrètes rayures bleues et un pull-blouson bleu-marine avec un motif chinois sur le dos. Ce n'est pas le style de la ville française ni celui de la Vieille médina, trop tape à l'œil. Oiknine s'habille comme un élève du collège Lassalle. Par modestie, il s'efface devant les élégantes dont il est le serviteur.  «C'est un métier qui nécessite beaucoup de psychologie et de patience: il faut faire un caftan à une femme qui va le porter une seule fois, à une occasion unique. Il ne faut pas le rater. Alors commencent les négociations, la cliente a son idée et moi j'ai la mienne et il faut trouver le juste milieu: que ses désirs soient respectés, qu'elle brille et moi il ne faut pas je sois frustré en tant qu'artiste.
J'ai toujours été malheureux quand je n'ai pas réussi à convaincre une cliente, mais ça arrive: je ne peux pas travailler avec une femme qui me demande un caftan de toutes les couleurs…» explique le couturier. Saisissant la balle au bond, je lui demande qui sont les élégantes qui s'habillent chez lui. «Il y a de tout: des héritières, des médecins, des architectes, des cadres. Ce sont des femmes modernes, mais au Maroc, à certaines occasions, elles ne peuvent se présenter qu'en caftan! D'ailleurs, le Maroc, d'après une étude, est le deuxième pays au monde où l'on porte le vêtement traditionnel, l'Inde est le premier.» Le prix d'un caftan signé? «Ça peut aller jusqu'à  80.000 dirhams chez les grands couturiers… il y a peut-être 2.000 clientes dans le monde qui peuvent s'offrir une robe signée par un grand créateur, c'est grâce à elles que la haute couture est vivante…» souligne-t-il. «Grâce à elles l'artisanat marocain peut continuer à vivre même si, à moyen terme, certains métiers vont disparaître: presque plus personne ne fait de caftan marocain 100% main! Les machines sont entrées dans la haute couture: on fait de plus en plus d'éléments avec les machines, il y a même des machines pour faire les boutons. Le métier de boutonneuse va disparaître…moi je fais venir mes boutons de Sefrou. C'est malheureux mais les machines vont tuer le caftan marocain et faire disparaître des métiers. Le vrai caftan marocain c'est du 100% main!», assène-t-il. Une  tristesse retenue perce cependant dans la voix de Oiknine, c'est sa tragédie et peut-être son secret: il sait plus que tout autre couturier que le pur caftan marocain va disparaître parce que sa communauté et sa mémoire ont disparu. Sans doute aussi la raison
pour laquelle Oiknine vit entouré de vénérables grand-mères, juives et musulmanes, qui l'appellent toutes mon fils. Fidèle, militant, esthète, homme d'affaires, Oiknine est délicat. Impossible de lui faire dire qui sont les Marocaines les plus élégantes, mais après insistance, il daigne lâcher:  «Une Rbatie  si elle porte du Chanel, ce sera tout, mais absolument tout, du Chanel, et même pour tout l'or du monde, vous ne la ferez pas passer à Dior par exemple, mais à Fès aussi, en ce qui concerne le beldi, il y a encore un grand savoir, c'est la source, il y a des savoirs à Tétouan, à Meknès.» Et dans le monde du «roumi», qui est son maître? «Christian Lacroix, pour moi c'est le plus grand couturier du XXe siècle: ses robes ont la beauté de
l'abstraction pure.» Une «façon» de voir qui éclaire sur sa démarche artistique qui mêle apprentissage familial, industriel et abstraction française pour inventer le caftan moderne de la Marocaine moderne, d'où certaines audaces, pas toujours comprises, dont les fameux corsets. Bien que «juif zen» dans la vie de tous les jours, le virevoltant Oiknine est un passionné. Il se lève, donne une instruction à la repasseuse et ajoute, militant et nostalgique : «les machines tuent le vrai caftan marocain et des métiers qui font vivre beaucoup de gens, hommes et femmes, des vieux qui n'ont aucun revenu et ça baisse le niveau de notre industrie textile qui a besoin du prestige que lui confère la haute couture.» Couturier, créateur -chercheur, sautant avec armes et bagages d'avion en avion, homme d'affaires faisant vivre de nombreuses familles, où trouve-t-il l'énergie pour travailler sans relâche? Comme tout le monde, dans la religion et Oiknine en a deux: le judaïsme et le caftan marocain.


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