La poésie et la prose en Afrique du Sud sont explorées par Denise Coussy, Denise Hirson et Joan Metelerkamp dans un livre érudit et astucieux qui s'anime devant le lecteur comme un théâtre de passions, de réflexion et de sourires qui ne démissionnent pas de leurs fonctions au bureau des rages et des rêves. Afrique du Sud : traversée littéraire est paru en mars 2011 aux éditions Philippe Rey. C'est un livre CD qui donne à entendre André Brink dans une interview recueillie avant la fin de l'apartheid et aussi la déclaration de Nelson Mandela sorti de prison animer les retrouvailles de son pays avec le respect de la dignité humaine. On est devant un livre de spécialistes, certes, mais qui ouvrent le compas pour dessiner un soleil dont les rayons nous atteignent. Denise Coussy est professeure honoraire de l'université du Mans et a déjà coordonné un numéro de revue (Siècle 21) sur « la littérature africaine post-apartheid. Denis Hirson a, quant à lui, établi l'anthologie Poèmes d'Afrique du Sud qui parut en 2001 chez Actes Sud. Enfin, Joan Metelerkamp, née à Prétoria et enseignante d'anglais, a dirigé dans son Afrique du Sud natale une revue de poésie. C'est donc un trio remarquablement informé et impliqué qui nous propose une traversée littéraire ambitieuse. D'abord, avec Denis Hirson, un aperçu de la littérature sud-africaine jusqu'en 1994. Les poètes ont joué un rôle éminent dans la lutte contre l'apartheid. Ainsi le poète et militant métis Dennis Brutus, emprisonné à Rabben Island comme le fut Nelson Mandela. Il contribua par son action à l'exclusion de l'Afrique du Sud raciste des Jeux olympiques. Mais la saveur des informations contenues dans Afrique du Sud une traversée littéraire tient à la plongé dans le temps qui nous permet de lire un poème écrit en langue xhosa en 1882 par I.W.W Citashe : « On vous a pris votre bétail, / Mes compatriotes !/ Allez à son secours, allez y ! / Ne touchez pas à la carabine/ Et tournez-vous vers le stylo, / Prenez encre et papier, / Car c'est votre bouclier. / (…) faites feu avec votre stylo ». Mais l'œuvre marquante fut au début du XXe siècle, le roman Chaka, publié en langue sotho qui, dès 1940 était traduit en français chez Gallimard et a été réédité dans la collection de poche L'imaginaire en 1981. Chaka une épopée bantoue est assurément un ouvrage dont la lecture s'impose mais on pourrait citer aussi La Nuit africaine d'Olive Schreiner ( en 1883) traduit en 1989 chez Phébus qui fut en XIXe siècle le premier roman sud-africain à connaître un succès international. Plus près de nous, les romans d'André Brink Au plus noir de la nuit (Stock, 1976) et Une saison blanche et sèche (1979) méritent autant d'être lus que son savoureux journal paru chez Actes Sud où l'humour est d'autant plus vif que la plume est libre et sincère. Certain portrait d'un animateur culturel entrevu à Sarajevo est un véritable morceau d'anthologie ! Outre Brink, on lira Breytenbach écrivant : « Nous avons construit des murs. Pas des villes, des murs. Et comme tous les bâtards, peu sars de leur identité, nous avons commencé à afficher le concept de pureté. (…) L'apartheid est la loi du bâtard. » On se souviendra du poème de K.Zwide : « Maintenant je mange avec une cuiller tordue/ que j'ai déterrée dans le jardin de mon maître/ et elle me transperce le cœur. » Et bien sûr, Hirson évoque l'œuvre du dramaturge Athol Fugarel et les romanciers de notoriété mondiale que son Nadine Gordimer et J.M Coetzee lequel est tenu à bon droit pour un immense écrivain, tout à la fois styliste et médecin des âmes. Ce qui nous est dit d'E'skia Mphalele dont j'ai découvert le visage dans ce livre m'a particulièrement ému car j'étais abonné il y a plus de quarante ans ( !) à une lettre d'information contre l'apartheid… On ne manquera pas d'ajouter à notre bibliothèque sud-africaine le roman de Zoë Wicomb traduit en français chez Phébus en 2007 sous le titre Des vies sans couleur et l'on reviendra à Nadine Gordimer pour lire Beethoven avait un seizième de sang noir (Grasset, 2009) Une petite anthologie du roman sud-africain nous est proposée dans le volume par Denise Coussy qui a retenu Manda Langa, Ivan Vladislavic, Zakes Mda, Njabulo S.Ndebele, Kopano Matlwa et J.M Coetzee. Langa à publié en 1997 un recueil de nouvelles The Naked Song (le chant nu) qui traite du difficile retour des exilés à la fin de l'apartheid. La place manque pour donner toute la mesure de la richesse de cette traversée littéraire de l'Afrique du Sud. On se quittera donc sur des vers de Jeremy Cornin : « Je ne sais pas bien ce qu'est la poésie. Je ne sais pas bien ce qu'est l'esthétique. / Peut-être devrait-on défini l'esthétique par opposition à l'anesthésie. » Et on lira avec sympathie ce qu'affirme le poète Vonani Bila s'adressant au Conseil National des Arts sud-africain car cet animateur de la vie culturelle publie une revue multilingue et sait ce qu'il fait et ce qu'il dit : « Une seule anthologie, trois recueils de poèmes et un CD de poésie ne correspondent pas aux besoins de ce pays. Il nous faut plus ! »