Pour quiconque souhaiterait jeter un coup d'œil serein et dépouillé de tout préjugé sur l'action du gouvernement depuis sa nomination en janvier dernier, pour celui qui se hasarderait à porter un jugement un tant soit peu honnête sur les huit derniers mois écoulés, la marge serait à coup sûr étroite et l'exercice périlleux. Le chef du gouvernement s'est trouvé plus d'une fois en contradiction, en opposition même avec l'un ou l'autre de ses ministres. La tentation serait grande de dire tout de suite que, passé l'état de grâce, les interrogations, voire les inquiétude sont plus nombreuses que les réponses ! Le gouvernement Benkirane a cette particularité de n'être pas homogène, il est plutôt composite et ce faisant diffracté . Ce qui porte à conséquence, certes, mais ne saurait constituer obligatoirement un handicap. Les coalitions gouvernementales sont légion de par le monde. Au Maroc, nous dirions qu'elles existent depuis des lustres, et de manière plus marquée depuis l'alternance de 1998, lorsque les socialistes avaient constitué leur gouvernement sous la direction de Abderrahmane El Youssoufi. A ce titre, l'hétérogénéité Incohérence dans le discours En gagnant la majorité relative aux élections législatives anticipées du 25 novembre 2011, le PJD a semblé traduire, dans l'immédiat tout au moins, les velléités de changement exprimées par une importante frange du peuple marocain qui a voté en sa faveur. Outre la concrétisation du nouvel esprit constitutionnel, il a incarné l'espoir d'un renouveau démocratique. Les électeurs qui ont porté le PJD au pouvoir manifestaient à coup sûr la grande espérance dont ils savaient, plus ou moins, qu'ils seraient comblés ou désappointés , de voir les choses changer. Ils pariaient donc sur un avenir plausible, mais incertain. Qui aurait , en effet, pu ou su prévoir que le parti « contestataire » que fut le PJD dans l'opposition, le porte-drapeau des revendications populaires, celui qui tenait la dragée haute aux gouvernements précédents, aussi bien celui de Driss Jettou que de Abbas El Fassi, qui lui avait ravi la victoire en 2007, ce parti islamiste qui a enfin arraché la victoire électorale en novembre dernier, commencerait huit mois après, peut-être même avant, à prêter le flanc de beaucoup de gens, y compris parmi ses propres alliés et ceux qui ont voté pour lui ? On en est pas encore au seuil du discrédit, mais la parole libérée aidant, on subodore les critiques, moins amènes, déchaînées même. Il y a d'abord cette dichotomie du langage gouvernemental qui, pour être un effet de surface, n'en constitue pas moins le signe d'une incohérence aggravée. L'unité de langage au sein d'un gouvernement, c'est d'abord la preuve de coordination nécessaire ! Or, c'est le moins que l'on puisse dire, celle n'est pas l'apanage de l'actuelle majorité. Il semblerait qu'elle constitue le Talon d'Achille de l'actuelle coalition et le chef du gouvernement, confronté de plus en plus à ce que les politologues appellent le « décentrement décisionnel » , s'est trouvé plus d'une fois en contradiction, en opposition même avec l'un ou l'autre de ses ministres, enclin ici à rectifier le tir, là à désavouer tout bonnement tel ou tel propos, là encore à monter au créneau pour essuyer le tir ! Au lendemain de son installation, début janvier, le gouvernement a fait l'objet d'un sévère constat : celui d'une cacophonie, une sorte de partage inégal aux yeux de l'opinion, entre des ministres qui , – il s'agit des membres du PJD – enthousiastes et chauffés à blanc, arrivent aux affaires, résolus à en découdre avec « l'ancien ordre » et les pratiques qui le caractérisaient , et d'autres, plus ou moins repêchés dans l'échiquier politique, quand bien même ils n'auraient pas tous fait partie des anciennes majorités. Dérapages à répétition Une extrême confusion, il n'y a pas d'autre mot, a caractérisé plutôt le fonctionnement du gouvernement – résultat d'une coalition insolite de quatre partis qui, outre les islamistes, vont de la droite ultra à la gauche communiste – , parce que les voix se sont multipliées, se sont croisées et contredites souvent : qui pour dénoncer les festivals de musique et de cinéma, qui pour s'en prendre avec un langage ordurier au Festival des femmes de Tétouan, qui pour s'élever contre l'activité du tourisme à Marrakech , Agadir et ailleurs, qui enfin pour nous sortir , à l'instar du lapin d'un chapeau, l'affaire des agréments , l'instrumentalisant à loisir, enfin , et ce n'est pas la moindre dérive, cette histoire de cycle d'inscription à l'enseignement supérieur, revue sous l'œil du cyclope idéologique, marginalisant de facto une importante frange des jeunes, etc...A chaque sortie spectaculaire d'un membre de gouvernement , a correspondu un état d'esprit, marqué au sceau de la dénonciation pour ne pas dire de la délation ! A chaque provocation, en fait, est venue répondre la voix du chef totémique du gouvernement , soucieux de la cohésion de son équipe, mais visé par le flot de critiques. Porté par l'enthousiasme et un souci manifeste de plaire, il a cédé aux caprices d'un populisme de mauvais aloi, oubliant parfois le devoir nécessaire de tancer ses ministres portés facilement au dérapage qu'à l'efficience. C'est si vrai que plusieurs semaines pour ne pas dire plusieurs mois se sont écoulés dans une ambiance dominée par une ostensible dégradation populiste, à la fois des mœurs et du langage. Par deux fois, le chef du gouvernement est passé à la séance des questions orales de la deuxième Chambre du Parlement , après en avoir gratifié les élus de la Chambre des représentants. Dans l'un comme dans l'autre cas, c'est la même manie de jouer sur deux ou trois tableaux : l'efficacité économique, la séduction populiste et la volonté de calmer les adversaires en recourant à un répertoire spécifique de termes et de codes. En gardant dans son petit chapeau plusieurs stratégies, livrées en fonction des situations et des interlocuteurs. Le chef du gouvernement ne cesse de vouloir maintenir toujours plusieurs fers au feu, à telle enseigne qu'il a tendance à occulter pourquoi il a été désigné et, déconcertant l'opinion, pour quel combat il est a été élu ? Il est remarquable de noter, depuis quelques jours, que le ban et l'arrière-ban des soutiens de M. Benkirane et du PJD, en sont à porter de plus en plus l'estocade au mythe. C'est la loi du genre, elle nous rappelle qu'en politique l'ingratitude reste le ressort essentiel et l'oubli son mécanisme effrayant. * Tweet * *