Entretien Fouad Yakoubi, Secrétaire général de l'organisme nationale de soutien et d'autonomisation psychosociale L'Observateur du Maroc et d'Afrique : En quoi consiste votre initiative ? Et comment comptez-vous apporter votre soutien aux populations sinistrées ? Fouad Yakoubi : Notre initiative s'inscrit dans une démarche de soutien psychosocial d'urgence destinée aux populations sinistrées suite aux inondations de Ksar El Kébir. Elle vise principalement à répondre aux besoins psychologiques immédiats des personnes évacuées, souvent négligés au profit de l'aide matérielle. Concrètement, notre intervention repose sur plusieurs axes : l'écoute psychologique de première ligne, afin de permettre aux sinistrés d'exprimer leurs émotions (peur, colère, tristesse, sentiment d'injustice) dans un cadre sécurisant ; le soutien émotionnel pour restaurer un minimum de sentiment de sécurité et de contrôle, fortement ébranlé lors d'une évacuation en urgence ; l'accompagnement des familles, avec une attention particulière aux enfants et aux personnes âgées, plus vulnérables face au choc. Enfin, l'orientation vers des dispositifs de prise en charge plus spécialisés lorsque des signes de détresse psychique importante sont repérés. Il s'agit donc d'une action humanitaire à dimension psychologique, complémentaire à l'aide matérielle, et essentielle pour prévenir des troubles psychiques à moyen et long terme. Quelles souffrances psychiques peuvent survenir suite à une évacuation en urgence comme celle de Ksar El Kébir et du Gharb, que ça soit chez les adultes, les enfants ou les personnes âgées ? Une évacuation en urgence constitue une rupture brutale du sentiment de sécurité, ce qui en fait un événement potentiellement traumatisant. Chez les adultes, on observe fréquemment : un état de choc psychologique, une anxiété intense liée à l'incertitude et à la perte de contrôle, des sentiments d'impuissance, de colère ou de culpabilité (notamment chez les chefs de famille) et parfois des troubles du sommeil et une hyper vigilance. Chez les enfants, la souffrance psychique s'exprime souvent de manière indirecte : peur excessive de la séparation, régression comportementale (énurésie, mutisme, dépendance accrue), troubles du sommeil, cauchemars et difficultés de concentration ou agitation. Les personnes âgées, quant à elles, sont particulièrement exposées au sentiment de déracinement, à la perte des repères identitaires liés au domicile, à un vécu d'abandon ou d'inutilité et à une majoration de troubles anxio-dépressifs déjà existants. Ces souffrances sont normales dans un contexte anormal, mais nécessitent un accompagnement pour éviter leur chronicisation. Comment ces personnes peuvent-elles surmonter une telle épreuve marquée par le déracinement, la perte des biens et la rupture du quotidien ? Surmonter une telle épreuve ne signifie pas « oublier », mais donner du sens et reconstruire progressivement. D'un point de vue psychosocial, plusieurs leviers sont essentiels : le soutien social, la présence des proches, du voisinage, des bénévoles et des professionnels réduit fortement l'impact du traumatisme. Aussi la reconnaissance de la souffrance vécue en permettant aux sinistrés de raconter leur histoire et de voir leur douleur légitimée ; la reconstruction des repères (même temporaires) : routines, activités collectives, espaces sécurisants et le renforcement du sentiment de dignité et d'utilité, notamment en impliquant les sinistrés eux-mêmes dans les actions de solidarité. La résilience ne se décrète pas individuellement ; elle se construit collectivement, lorsque la personne se sent soutenue, reconnue et accompagnée dans le temps. Quelles séquelles psychologiques peuvent laisser de telles catastrophes ? Si l'accompagnement psychosocial est insuffisant ou absent, plusieurs séquelles peuvent apparaître tel un état de stress post-traumatique avec notamment flashbacks, cauchemars, évitement et hyper vigilance. Ces personnes peuvent aussi souffrir de troubles anxieux chroniques, des épisodes dépressifs et une perte durable du sentiment de sécurité. Chez certains enfants, on peut observer des difficultés développementales ou scolaires tandis que chez les personnes âgées, l'on peut constater un repli social accéléré et une détérioration globale de la santé mentale. Il est toutefois important de souligner que ces séquelles ne sont pas une fatalité. Une intervention psychologique précoce, humaine et culturellement adaptée, permet de réduire considérablement ces risques et de transformer l'épreuve en processus de reconstruction.