À force d'être qualifiée de « stratégique », la relation UE–Maroc finit par être attendue au tournant. Car le mot suppose une cohérence d'action, une continuité politique et un pragmatisme à la hauteur des intérêts partagés. Or, dans ce partenariat, une part de dogmatisme juridico-politique continue de peser sur l'Union européenne elle-même : il ralentit certaines décisions, rétrécit le champ d'intervention et entretient un décalage entre les ambitions affichées et l'exécution sur le terrain. À l'inverse, plusieurs Etats membres influents – dont la France, l'Allemagne, ou encore la Belgique où siègent des décideurs européens – cherchent, par leurs initiatives propres, à dépasser ces ralentisseurs pour donner un contenu plus opérationnel au qualificatif « stratégique » qu'ils revendiquent eux aussi dans leur relation avec le royaume. C'est dans ce contexte que, mardi 17 février 2026 à Rabat, la Délégation de l'Union européenne au Maroc et la Banque européenne d'investissement (BEI) ont tenu leur conférence de presse annuelle. Autour de l'ambassadeur chef de la Délégation, Dimiter Tzantchev, étaient présents notamment Adrien de Bassompierre, chef de la représentation de la BEI au Maroc, Lise Paté, cheffe de section Développement social et cohésion territoriale à la Délégation de l'UE et son collègue Paul-Henri Presset, chef de section Commerce. Cette sortie intervient quelques semaines après le 15e Conseil d'Association UE–Maroc, réuni à Bruxelles le 29 janvier 2026, alors que les deux parties mettent en avant le 30e anniversaire de la signature de l'Accord d'association et le 26e anniversaire de son entrée en vigueur. Dans les prises de parole, l'argumentaire politique est clair : le Maroc est présenté comme un partenaire incontournable du voisinage méridional de l'Europe, avec une coopération appelée à s'élargir via le Nouveau Pacte pour la Méditerranée et l'initiative Global Gateway. Dimiter Tzantchev a d'ailleurs insisté sur la dimension sécuritaire et géopolitique, au-delà des seuls chiffres : « le Maroc joue un rôle clé pour la sécurité régionale, notamment au Sahel ». Un constat qui situe le partenariat dans une lecture plus large des interdépendances euro-méditerranéennes devant logiquement pousser l'Union européenne à lever au plus vite ses rigidités et à étendre davantage le périmètre de son action, y compris au Sahara marocain, alors que le Maroc a fait depuis longtemps le choix souverain de faire bénéficier en priorité les habitants de chaque région des retombées de la croissance locale. En tout cas, le bilan 2025 présenté à Rabat montre une relation structurée et multiforme. Mais le débat de fond demeure : comment aligner, au niveau de l'UE, le discours « stratégique » et les instruments effectivement mobilisés, sans laisser la relation se heurter à des blocages de nature juridico-politique ? Dans la salle, le fil rouge est celui d'une coopération que l'UE dit vouloir approfondir « sur le long terme », tout en reconnaissant l'importance d'avancer sur des projets concrets au bénéfice des citoyens. Les chiffres sont certes solides, mais l'architecture reste perfectible. Financements Sur le plan de la coopération technique et financière, la Délégation de l'UE met en avant un montant total de financements de 3,5 milliards de dirhams en 2025, couvrant notamment l'éducation et la formation, la justice et les droits humains, les investissements publics (eau, énergie, transport) et privés, la jeunesse et la culture, le développement territorial, l'égalité femmes-hommes, l'appui à la société civile et la transition écologique. Lise Paté a, pour sa part, insisté sur le positionnement du royaume dans les instruments européens : « le Maroc est le premier bénéficiaire en dons de l'UE dans le monde ». Elle a également mis en exergue l'effort d'appui budgétaire en soulignant l'octroi de près de 2,5 milliards de dirhams d'appui budgétaire pour accompagner le Maroc dans ses réformes ». La cheffe de section Développement social et cohésion territoriale a situé ces appuis dans une trajectoire de politiques publiques en soulignant que l'UE accompagne le Maroc notamment dans sa transformation d'Etat social. Dans le détail, l'appui budgétaire 2025 se décline en programmes : protection sociale (KARAMA), réforme de l'enseignement supérieur (ESRIM), transition verte (Terre Verte), énergie verte, inclusion financière, modernisation de l'administration (Islah), sans oublier l'ancrage territorial via le soutien aux zones rurales et de montagne. L'UE rappelle que ces transferts sont conditionnés par l'atteinte d'objectifs et d'indicateurs convenus conjointement avec les autorités marocaines. Investissements Le bras financier européen, la BEI, revendique une année record dans son action au Maroc. Adrien de Bassompierre a résumé la dynamique en ces termes : «Les 740 millions d'euros de financements signés en 2025, le niveau le plus élevé enregistré depuis 2012, illustrent notre mobilisation en faveur de la résilience, de la transition énergétique, de la sécurité de l'eau et de la reconstruction post-séisme d'infrastructures essentielles ». Et le chef de la représentation de la BEI au Maroc d'ajouter : « cette dynamique contribue à un développement durable et inclusif au bénéfice des citoyens, dans le cadre d'une coopération étroite entre le Maroc et l'Union européenne. » Trois opérations illustratives ont été détaillées : un prêt de 70 millions d'euros à l'ONEE (Eau) pour moderniser des infrastructures de production et de transport d'eau potable ; un prêt de 170 millions d'euros à l'ONEE (Electricité) pour renforcer et moderniser le réseau national, afin de mieux intégrer les nouvelles capacités renouvelables ; et 500 millions d'euros pour la reconstruction dans les régions touchées par le séisme du 8 septembre 2023, deuxième tranche d'un programme de 1 milliard d'euros, couvrant notamment routes, établissements scolaires et infrastructures de santé. Dans ce même mouvement, l'UE met en avant la stratégie Global Gateway au Maroc : plus de 1,1 milliard d'euros engagés (subventions, financements mixtes, garanties) avec une ambition de mobilisation d'environ 5,5 milliards d'euros d'investissements au profit de 29 projets. Des enveloppes sectorielles sont citées, allant du soutien à l'énergie verte à l'enseignement supérieur, en passant par la protection sociale et l'inclusion financière, ainsi que des projets structurants comme la modernisation d'infrastructures. Commerce Concernant le commerce, Paul-Henri Presset a replacé 2025–2026 dans la séquence historique des 25 ans passés de l'entrée en vigueur d'accord d'association, avec ce constat marquant : « un volume des ayant atteint un niveau record en 2024 de près de 650 milliards de dirhams. Dans ce partenariat, l'UE demeure le premier partenaire du Maroc : plus des deux tiers des exportations marocaines vont vers l'UE, et plus de la moitié des importations du royaume proviennent du marché européen. Paul-Henri Presset a également rappelé que le Maroc est le premier partenaire commercial de l'UE et le 18e au niveau mondial, tout en notant que les échanges s'équilibrent au fil du temps. Il a enfin souligné des complémentarités agricoles devenues structurantes : « Le Maroc est le premier fournisseur de l'UE en légumes au niveau mondial, et l'UE le premier fournisseur du Maroc en blé ». Les données détaillées présentées à Rabat mettent en évidence, en effet, le poids des échanges agricoles : plus de 7 milliards d'euros en 2024, des exportations marocaines de légumes dépassant un million de tonnes, et un rôle majeur de l'UE dans l'approvisionnement marocain en blé. Dans la même série de marqueurs sectoriels, Presset a ajouté : « les exportations du Maroc vers UE des produits de la pêche font du royaume le 2e exportateur vers le marché européen au niveau mondial ». Perspectives À Rabat, les intervenants laissent entendre que 2026 devrait confirmer l'ambition commune d'élargir et de renforcer le partenariat, dans un environnement régional en mutation. L'appui budgétaire, le Global Gateway, le Nouveau Pacte pour la Méditerranée et le financements BEI sont autant d'instruments cités devant produire davantage d'effets concrets au Maroc sur les infrastructures, l'emploi, la transition verte, la cohésion sociale et la résilience. Reste, en toile de fond, l'impérieuse nécessité pour le Maroc de voir l'UE mettre en cohérence son dogme politico-juridique et sa volonté affichée de développer son «partenariat stratégique » avec le royaume. Les chiffres record de 2025 sont encourageants. La capacité à lever les freins et à élargir le périmètre d'action, elle, conditionnera la manière dont le « stratégique » s'écrira, dans les faits, au cours de l'année 2026 et au-delà. Source des illustrations graphiques : Délégation de l'UE à Rabat