Le ton monte dans le secteur pharmaceutique. Les professionnels rejettent fermement les propositions du Conseil de la concurrence visant l'ouverture du capital des officines et la libéralisation des horaires. Ils dénoncent une menace directe sur l'éthique et l'indépendance de la profession. Une ligne rouge pour les syndicats La Confédération des Syndicats des Pharmaciens du Maroc (CSPM) affiche une opposition frontale. Son président, Hamza Guedira, a donné le ton « Nous ne permettrons pas que la pharmacie marocaine soit livrée aux appétits des fonds spéculatifs. Le médicament n'est pas une marchandise, c'est un acte médical. » Pour la Confédération, l'entrée d'investisseurs extérieurs – fonds d'investissement ou grands groupes – introduirait une logique de rentabilité incompatible avec la mission de santé publique. Les pharmaciens redoutent également l'émergence de chaînes structurées capables d'écraser les officines de quartier, déjà fragilisées par la baisse continue des prix des médicaments. Même vigilance du côté de l'Ordre National des Pharmaciens. À l'issue de son Conseil national du 22 février, l'Ordre a rappelé son attachement au principe d'indépendance : « La déontologie ne se négocie pas », insistant sur le refus de toute structure qui permettrait à un investisseur d'imposer des quotas de vente ou de privilégier certains laboratoires. Ces contestations interviennent dans un contexte où le modèle économique de la pharmacie d'officine est jugé fragile par les professionnels eux-mêmes. Premier recours de santé pour des millions de Marocains, l'officine voit ses missions s'élargir, tandis que ses marges restent sous pression. Mais pour la CSPM, la solution ne peut passer par une ouverture du capital. Elle estime qu'une telle réforme risquerait de transformer progressivement la pharmacie en point de vente motivé par le profit, avec un impact potentiel sur l'équilibre du système sanitaire. Une alerte sociale et territoriale Le réseau marocain pour la défense du droit à la santé et à la vie apporte une lecture plus politique du projet. Son coordinateur, Ali Lotfi, met en garde contre l'apparition de « déserts pharmaceutiques ». « Un investisseur privé ira là où il y a du pouvoir d'achat. Mais qui financera une pharmacie dans un douar reculé ? » interroge-t-il. Pour l'association, la réforme pourrait accentuer les inégalités territoriales en concentrant les investissements dans l'axe Casablanca-Rabat et les grandes métropoles. Au-delà de l'accès géographique, le réseau évoque un risque plus large : celui d'une transformation du médicament en simple produit marchand, affaiblissant la souveraineté sanitaire du pays. Le gouvernement plaide la modernisation Face à ces critiques, le ministère de la Santé et de la Protection sociale défend une réforme encadrée. « L'objectif n'est pas de déposséder le pharmacien, mais d'accompagner la généralisation de l'AMO. Nos pharmacies ont besoin de capitaux pour se moderniser, digitaliser leur gestion et assurer une meilleure disponibilité des stocks. » Selon les données avancées par les partisans de la réforme, entre 35 % et 40 % des quelque 12 000 pharmacies du Royaume seraient en situation de fragilité financière. La baisse administrée des prix des médicaments aurait comprimé leurs marges, rendant le modèle économique de nombreuses officines difficilement viable. Pour Amina Bennani, experte en économie de la santé à l'Université Mohammed VI Polytechnique, « le modèle actuel est à bout de souffle ». Dans une note publiée, elle estime qu'une ouverture du capital, à condition qu'elle soit strictement encadrée – par exemple via un schéma 51 % pour le pharmacien et 49 % pour l'investisseur – pourrait éviter « un effondrement du réseau de proximité ». Un tel modèle chercherait à concilier impératif économique et garantie d'indépendance professionnelle. Reste à savoir s'il suffira à apaiser les inquiétudes.