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La révolte kabyle
Publié dans L'observateur du Maroc le 30 - 04 - 2010


Ahmed Charai
La Kabylie est en rupture de ban depuis 1993. Cette région ne pose pas la question berbère en termes culturels, mais bien en termes politiques, séditieux pour les plus radicaux. Plusieurs éléments sont à l’origine de ce malaise relevant de l’histoire. L’identité algérienne s’est construire dans la lutte contre l’occupant français, elle est plutôt jeune et fragile. Or à l’indépendance, les maîtres du Front de libération nationale (FLN) ont décrété l’arabisation à tout crin, pour contrer la langue de l’occupant largement répandue, mais sans faire place à la langue berbère, celle de la population d’origine.
Le panarabisme du régime s’est doublé d’une autre injustice historique. Les Kabyles ont payé, avec les Algérois, le prix fort de la guerre contre la France. Les fellaghas s’étaient tous repliés dans les montagnes kabyles. Economiquement, c’est une région dévastée. Elle ne survit que grâce à la manne de l’émigration.
L’inadéquate réponse
Au printemps 93 et cycliquement depuis, le mouvement berbère s’agite. Il y a quelques années, les Kabyles ont repris d’anciennes formes d’organisation sociale, faites d’assemblées tribales qu’ils ont substituées à l’organisation administrative de l’Etat algérien. Aux élections, seuls les fonctionnaires, par peur de répression, votent. Le niveau de la participation atteint rarement les 5%.
Le régime algérien n’a eu pour réponse que la répression souvent violente et les tentatives de division. Il a tenté de jouer les partis nationaux bien implantés en Kabylie contre ce mouvement beaucoup plus enraciné. Ce que le Maroc a fait - l’IRCAM, la reconnaissance de la langue amazighé, etc. - aurait pu constituer un début de réponse.
La particularité en Algérie c’est que la Kabylie est une région berbère unifiée qui concentre la population berbérophone. Homogène, elle peut prétendre à la partition. Déjà en butte à une guerre civile larvée, l’Algérie voit ressurgir le spectre de la sédition kabyle. Le régime tenu de main de fer par les militaires paraît incapable de trouver une issue.
L’Etat algérien est dans le déni.
Les Kabyles créent leur gouvernement
HAKIM ARIF
Ferhat Mehenni, Président du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), a fini par faire l’annonce tant attendue par les Kabyles. Son mouvement a décidé de constituer un gouvernement kabyle provisoire. Le 20 avril sera donc un double anniversaire, le Printemps kabyle et l’annonce du gouvernement. Les 5.000 Kabyles qui ont manifesté à Paris, mardi dernier, ne se sont donc pas déplacés pour rien. «C’est un événement sans précédent dans l’histoire de la Kabylie de ces 150 dernières années», commente un membre du MAK, ajoutant qu’il s’agit d’une «étape décisive dans notre lutte pour nos droits et libertés». Le gouvernement provisoire pourra en effet être l’interlocuteur légitime vis-à-vis d’Alger, devant l’opinion nationale et internationale, pour négocier les contours de l’autonomie sans laquelle la région et le peuple kabyles ne se développeront jamais, peut-on lire dans un communiqué du MAK. Le gouvernement créé sera aussi le représentant de la Kabylie à l’étranger.
Les initiateurs de ce gouvernement savent certainement à quoi ils doivent s’attendre, Alger ayant toujours montré une grande rigidité, souvent sanglante, vis-à-vis des revendications du peuple kabyle. Les entretiens qu’ont eus les délégations du Mouvement avec des députés européens ont abordé justement l’aspect répressif de l’Etat algérien. Et le résultat ne s’est pas fait attendre. Deux personnalités en charge des droits de l’homme au sein de la sous-commission des droits de l’homme auprès de l’Union européenne ont adressé, le 16 avril 2010, une lettre à l’ambassadeur d’Algérie pour transmettre leurs inquiétudes quant à une éventuelle répression projetée contre les marches du 20 avril en Kabylie. Une manière de prémunir les manifestants contre les réflexes oppresseurs des autorités d’Alger. Le Mouvement a eu aussi des rencontres avec plusieurs responsables politiques français, dont des députés et des diplomates au ministère des Affaires étrangères. Les Kabyles ont bien préparé le terrain et ne comptent pas baisser la voilure. Si auparavant ils réclamaient, sous la répression d’Alger, un simple statut d’autonomie, aujourd’hui ils vont plus loin. Ils veulent leur indépendance. Le pouvoir algérien, dominé par des militaires dont les intérêts sont intimement liés aux marchés de la guerre, pousse des Sahraouis marocains à rejeter une autonomie largement favorable et maintenir leur recherche d’une indépendance dangereuse pour toute la région alors que chez lui, il tue des Kabyles qui la demandent.
En 2001, à la suite de l’assassinat d’un jeune Kabyle par des gendarmes, des manifestations avaient été sauvagement réprimées : 128 Kabyles furent abattus tandis que plusieurs milliers d’autres étaient blessés et mutilés. C’est certainement ce double jeu d’Alger qui a fini par excéder les Algériens qui montrent ainsi qu’ils ont besoin de s’occuper de leurs propres affaires. Ils désespèrent aussi de ne pas aboutir à cette démocratie qu’on leur a vendue à un certain moment de leur histoire pourtant riche et passionnante. «La démocratie à laquelle nous avons accédé depuis 1988 est restée au stade d’un pluralisme de façade. Derrière le FLN et ses alliés, c’est toujours un pouvoir mafieux qui dirige et pille le pays. L’affaire Sonatrach de ces derniers jours en est la meilleure illustration. Mais pour nous Kabyles, rien n’a changé», dit le MAK.
Sous-commission européenne des droits de l’homme
L’ambassadeur d’Algérie saisi
Deux personnalités de premier plan en charge des droits de l’homme au sein de la sous-commission des droits de l’homme auprès de l’Union européenne ont adressé, le 16 avril 2010, une lettre à l’ambassadeur d’Algérie pour transmettre leurs inquiétudes quant à une éventuelle répression projetée contre les marches du 20 avril en Kabylie.
Elles rappellent que depuis 1980, «les Kabyles commémorent, le 20 avril de chaque année, le souvenir des leurs qui sont morts pour la reconnaissance officielle de la culture et des droits des Berbères». Elles signalent également que «les personnes qui assistent aux commémorations et participent aux marches sont souvent et violemment attaquées par les forces de sécurité». «Le 20 avril 2001, quatre personnes ont été tuées lors de telles commémorations. Immédiatement après les événements de l’époque, la Présidente de la sous-commission des droits de l’homme, Mme Hélène Flautre, a rendu visite aux familles des victimes et avait appelé à enquêter sur les assassinats. Nous avons retenu que ce ne sont pas les seuls cas de perte de vie dans la même veine», rappellent-elles.
Après avoir rappelé à leur destinataire les engagements de l’Algérie à respecter le Pacte international relatif aux droits civils et politiques garantissant les droits à la vie et l’intégrité physique (article 6 & 7), le droit à la liberté d’association (article 22) et le droit de réunion pacifique (article 21), les auteurs de la lettre ajoutent : «Comme la manifestation annuelle du 20 avril (…) approche, nous demandons instamment aux autorités algériennes de veiller à ce que la commémoration se déroule dans les meilleures conditions de calme et de s’abstenir cette fois de recourir à la violence». Ils ont tenu à insister sur «l’accord d’association entre l’UE et l’Algérie qui est fondé sur le plein respect des droits de l’homme dans son article 2». Ils exhortent ainsi le Parlement européen et la sous-commission des droits de l’homme à jouer leur rôle en continuant à surveiller la situation des droits humains dans la région de Kabylie.
Objectif d’Alger «Vider la Kabylie de toute substance»
Le rapport de l’European strategic intelligence and security center du 15 avril 2010 est sans appel pour l’Etat algérien. Le comportement de ce dernier envers les revendications pacifistes des Kabyles est condamnable à plus d’un titre. Alger ne se contente pas de réprimer lui-même les Kabyles. Il les abandonne au terrorisme des islamistes qui ont fait de l’Algérie leur base pour les opérations dans la région et en Europe. La partie du rapport que nous reproduisons est un véritable réquisitoire contre un régime qui fonctionne encore selon les concepts et les catégories de la guerre froide.
Extrait :
Les Kabyles se plaignent de plus en plus d’une recrudescence du banditisme, et notamment des enlèvements contre rançon, et surtout, l’installation de groupes armés islamistes, dont le GSPC de l’émir Droukdel, rebaptisé Al-Qaeda au Maghreb islamique.
En août 2009, à Ichekalen dans la localité de Tadmaït, quatre civils sont assassinés en pleine rue devant des habitants impuissants. En définitive, le régime algérien s’est véritablement engagé dans un combat à plusieurs niveaux pour enrayer les revendications kabyles. Une campagne qui s’orchestre tant à l’échelle nationale qu’internationale.
Au niveau national, les incitations à la violence et la répression du mouvement autonomiste sont constantes : arrestations, exil, emprisonnement, «meurtres non expliqués», etc. Les forces de l’ordre ferment régulièrement les yeux sur les actes de violence contre la population. Cette politique se traduit aussi par le laxisme répressif de la police, de la gendarmerie ou de l’armée à l’égard des crimes et délits qui entravent sans cesse la paix publique en Kabylie. Ensuite, l’Etat algérien s’emploie à isoler économiquement la Kabylie en ne lui attribuant des budgets qu’au compte-gouttes. Une situation intenable puisque la région aujourd’hui ne survit que grâce à la manne financière de la diaspora.
Au niveau international, tous les moyens à la disposition des autorités sont rentabilisés pour «vider la Kabylie de toute substance» ; services secrets, diplomatie et désinformation – notamment par l’intermédiaire de certains média – sont constamment sollicités. Une campagne qui n’a cependant pas empêché les autorités suédoises de «reconnaître la cause kabyle» puisque qu’elles ont récemment donné leur agrément au MAK pour ouvrir un bureau de «représentation» à Stockholm. Aujourd’hui, force est de constater que la situation de la Kabylie est critique. Si, d’une part, le mouvement démocratique et pacifique s’organise et rencontre un certain succès, il n’en demeure pas moins que les moyens mis en œuvre par l’Etat central pour mettre à mal la région ont finalement porté leurs fruits : la situation sécuritaire est désastreuse, le chômage et la délinquance progressent alors que les investissements nationaux et internationaux se font de plus en plus rares. Un cocktail explosif qui devrait sensibiliser la communauté internationale et a fortiori les autorités européennes avant qu’il ne soit trop tard.
«Le MAK est la suite logique des différentes initiatives ayant pour objectif la reconnaissance du peuple kabyle et ses droits. S’appuyant sur le droit international et l’action démocratique, le mouvement pacifique a entamé dès sa création un effort de réflexion pour définir un message clair et des revendications réalistes tant pour la Kabylie que pour le peuple kabyle. En juin 2003, un rapport de l’International Crisis Group (ICG) explique que le MAK est un mouvement qui s’efforce : «de canaliser la colère de la jeunesse kabyle dans une forme de protestation politique non violente, ce mouvement a fait preuve au départ d’une aptitude remarquable à mobiliser les citoyens et a éclipsé les partis politiques de la région».
Extrait du rapport de l’ESISC
(European strategic intelligence and security center)
Anniversaire douloureux
HAKIM ARIF
Le 18 avril 2001, un lycéen de 18 ans appelé Massinissa Guermah a été abattu par un gendarme alors qu’il était détenu a poste de gendarmerie de Beni Douala, dans la wilaya de Tizi Ouzou. Le 21 avril, le jour de sa mort, la gendarmerie a publié un communiqué dans lequel, au lieu de présenter ses excuses, elle accusait Guermah d’être un voleur. Le lendemain, les gendarmes d’Amizour, à 120 km de là, en Petite Kabylie, ont fait irruption dans une salle de classe et ont arrêté trois collégiens, affirmant qu’ils avaient insulté les gendarmes lors d’une manifestation, deux jours auparavant. Ces événements ont déclenché le «Printemps Noir» de Kabylie. Durant la dernière semaine d’avril 2001 et jusqu’au début juillet, la Kabylie a été le théâtre des émeutes les plus prolongées de l’histoire algérienne. La brutalité avec laquelle les forces de sécurité, et principalement la Gendarmerie nationale, ont réagi, en tirant à maintes reprises sur des jeunes sans armes, manifestement afin de les abattre, était sans précédent dans la région depuis l’indépendance et a traumatisé l’opinion publique kabyle. Dès la mi-juin, 55 personnes ont été tuées, dont 38 dans un terrible accès de violence, qui a duré du 25 au 28 avril. Le chiffre des morts a depuis atteint 123… La déclaration du ministère de l’Intérieur, Noureddine Zerhouni, que Guermah n’était pas un lycéen mais un jeune de 26 ans et un «voyou» a augmenté la fureur des Kabyles. Zerhouni a retiré cette remarque par la suite, en expliquant qu’il avait été mal informé. Toutefois, comme plusieurs personnes interviewées par l’ICG en Kabylie l’ont fait remarquer, «même si c’est un voyou, ils n’avaient pas le droit de le tuer.


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