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Malades du Covid-19 traités à domicile...ces laissés-pour-compte
Publié dans L'opinion le 02 - 12 - 2020

La prise en charge des patients atteints du Covid-19 fait défaut. Non-respect de l'auto-isolement, manque de suivi à domicile, c'est le désordre à tout t-va.
Depuis le début de la pandémie, c'est devenu une habitude de voir des gens qui enfreignent les mesures de l'état d'urgence sanitaire en assistant à des rassemblements de toutes sortes. Maintenant que les personnes atteintes du Covid-19 peuvent se faire soigner chez eux, la situation est pire. Censés être isolés au minimum pendant quatorze jours dès les premiers soupçons de contamination, nombreux sont les malades qui ne respectent pas ou interrompent la quatorzaine, s'aventurant à fréquenter les gens sans être sûrs qu'ils soient totalement guéris. Pire, plusieurs sortent de leur domicile tout en étant conscients qu'ils sont porteurs du virus, faisant ainsi preuve d'une désinvolture presque criminelle. A la mi-novembre, les images d'une Aminatou Haïdar, agitatrice en chef des séparatistes de l'intérieur, empêchée d'embarquer dans un avion de ligne à destination de Las Palmas en raison de sa contamination au Covid dont elle était parfaitement consciente, sont édifiantes à ce propos. En plus de l'inconscience et de l'irresponsabilité criminelle de la principale concernée, ces images témoignent d'un laisser-faire et un laisser-aller incompréhensibles de la part de nos autorités qui auraient dû sévir contre cette violation grave des mesures de sécurité sanitaire dont les auteurs encourent de graves sanctions sous d'autres cieux.
Au moment où les cas de contaminations flambent au point de dépasser les 356.000 cas, sans parler de la mortalité qui ne cesse d'augmenter, la question de la dissuasion se pose quant au non-respect de l'isolement à domicile. En Grèce, les peines peuvent aller jusqu'à l'emprisonnement pour les transgresseurs de la quatorzaine, tandis que des pays comme l'Italie et l'Espagne leur infligent 5000 euros d'amende grâce aux contrôles aléatoires de la police municipale, qui peut atteindre jusqu'à 500.000 euros en cas de récidive. Au Maroc, un flou entoure la question.
Un vide juridique
Depuis que le ministère de la Santé avait décidé, en août dernier, de prendre en charge les cas sans facteurs de risques à domicile, toute personne atteinte du SARS Cov-2 peut s'isoler et se faire soigner chez elle avec une simple ordonnance du médecin. Mais cela dépend du bon vouloir du patient et de son degré de civisme, faute de quoi, rien ne l'empêche de rompre son isolement, et par là même mettre en péril son entourage, en l'absence d'une législation contraignante. Y en a-t-il ? Et bien non ! Ce que nous confirme Allal Amraoui, député du Parti de l'Istiqlal à la Chambre des Représentants, qui nous a indiqué qu'il existe un vide juridique quant au contrôle des déplacements des personnes atteintes du Covid-19. Par conséquent, cette situation est d'autant plus préoccupante qu'ils sont nombreux, les porteurs du virus qui sont hors du contrôle des autorités, et semblent n'encourir aucun risque juridique. « Il n'existe pas un texte de loi clair qui sanctionne le non-respect de l'auto-isolement », nous confirme Mourad El Ajouti, avocat au barreau de Casablanca, qui estime que le décret sur l'état d'urgence sanitaire n'a pas envisagé ce genre de situation, se contentant de gérer le confinement de manière générale.
Faute de texte, faut-il légiférer ?
Dans cet état de vide juridique, il paraît que même une loi serait inefficace, estime M. Amraoui. Selon le député, il ne suffit pas de mettre une norme qui ne sera que relativement appliquée, comme c'est le cas de la loi sur le port du masque. « Il faut un terrain favorable pour sanctionner ce genre de comportement, ce qui manque actuellement », a-t-il tranché, en évoquant que l'irresponsabilité individuelle est telle qu'on ne peut y faire face par la force de la loi. Par contre, Mourad El Ajouti affirme que les personnes qui se sont déclarées positives au virus sont normalement tenues de signer un engagement de respect de la durée d'isolement, ce qui est loin d'être une réalité, d'après les témoignages que nous avons recueillis, qui nous ont démontré le contraire. C'est le cas d'Othmane, 26 ans, qui est toujours en isolement : « Je n'ai dû signer aucun document à la sortie du dispensaire », nous a-t-il confié. Donc, la seule solution qui reste, selon M. El Ajouti, est d'amender le décret sur l'état d'urgence sanitaire pour inclure le non-respect de la quatorzaine aussi bien pour les cas contacts que pour les cas positifs.
Suivi des malades : une vraie pagaille !
Si la quatorzaine n'est pas respectée aussi souvent, c'est parce que le suivi des malades à domicile fait défaut. Une catastrophe que vit actuellement le pays sachant que nous n'avons aucune idée exacte du nombre de personnes prises en charge à domicile, et qui serait plus grand que ce qu'on croit. Nous avons contacté le ministère de la Santé pour s'en enquérir ... silence radio !
Bien que le protocole du ministère insiste sur le suivi téléphonique quotidien des malades à domicile par l'équipe médicale et le respect du confinement par les autorités territoriales, en réalité, il n'en est rien. « Après que j'eus été testé positif et pris l'ordonnance, je n'ai reçu aucun coup de fil ni du médecin ni du moqqadem, j'ai même été obligé d'aller à la pharmacie pour acheter les médicaments », nous confie Ayman, un étudiant ayant contracté la maladie il y a trois semaines. La situation est beaucoup plus choquante pour Latifa, une quinquagénaire récemment atteinte du virus qui nous a expliqué qu'après l'amélioration de son état de santé, elle a décidé de sortir quand bon lui semblait sans avis médical.
En somme, il est évident que le protocole du ministère est largement bafoué. Tant que la situation demeure ainsi, l'approche coercitive n'aura pas d'effet puisque le suivi et le traçage des malades ne fonctionnent pas, l'échec de l'application Wiqaytna en est la preuve patente.
Anass MACHLOUKH
Trois questions à Jaâfar Heikel
« Il faut un suivi rigoureux des patients pris en charge à domicile pour s'assurer du respect de l'auto-isolement »
Jaâfar Heikel, épidémiologiste et spécialiste des maladies infectieuses, a répondu à nos questions sur les dysfonctionnements du suivi des cas positifs au Covid-19 à domicile.
- De nombreuses personnes déclarées positives ne respectent pas la durée d'isolement recommandée par le ministère, comment vous expliquez cela ?
- Il s'agit d'un vrai problème qui menace la santé publique, en effet, les autorités ne peuvent pas surveiller toutes les personnes malades chez elles, c'est une responsabilité collective. C'est pour cette raison que nous avons suggéré de regrouper l'ensemble des cas pris en charge dans un endroit d'isolement, soit des cliniques, soit des hôtels, comme ce fut le cas avant. Mais les médecins ne peuvent pas veiller au respect de la quatorzaine.
- Le protocole de traitement du ministère de la Santé insiste sur le suivi des malades à domicile par le médecin à distance, comment s'assurer que ça fonctionne ?
- Certes, le protocole du ministère évoque le suivi médical par télé suivi, mais il serait difficile pour le médecin de surveiller en permanence le comportement du malade. Or, il fallait penser aux mesures nécessaires pour veiller au respect de l'auto-isolement avant de permettre aux gens de se soigner à domicile.
- Faut-il recourir à une nouvelle loi pour imposer l'auto-isolement ?
- A mon avis, c'est une question de gestion des hospitalisations. Je pense qu'il existe deux façons pour régler ce problème : d'abord, il faut que le suivi des malades par équipes médicales soit rigoureux et quotidien pour être au courant de l'évolution de leur état clinique pendant la durée du confinement qui ne doit pas être inférieur de 14 jours. En outre, il faut mettre les patients qui ne peuvent être pris en charge à domicile dans des endroits dédiés à cet effet.
Recueillis par A. M
Encadré
Protocole du ministère : Un circuit de prise en charge plus court, le suivi à domicile obligatoire
Au mois de septembre, le département de Khalid Aït Taleb a raccourci le circuit de prise en charge des cas de Covid-19, pour que celle-ci soit plus prompte. Dès l'apparition des premiers symptômes, les cas suspects peuvent se rendre aux centres de proximité ou aux établissements de soins de santé primaires (ESSP), cliniques privées, ou aux autres centres de proximité. Les cas présentant des signes graves sont transférés immédiatement à un centre hospitalier tandis que les cas légers font un test sérologique puis une PCR. En cas de résultat positif, le malade sera pris en charge à domicile s'il ne présente pas de facteurs de risques (maladies chroniques, détérioration de son état de santé ou difficulté respiratoire). Le circulaire du 8 août fixe la durée de l'auto-isolement à 14 jours avec un traitement qui peut durer de 7 à 10 jours, selon les cas. La décision de l'isolement à domicile appartient aux médecins qui doivent avoir le consentement des patients. Lesquels sont normalement tenus de signer un document où ils s'engagent à rester chez eux tout au long de la quatorzaine. Chose qui, malheureusement, est loin d'être appliquée. Le protocole, actualisé le 8 août, insiste également sur le suivi quotidien des malades atteints de la Covid-19 qui se soignent à domicile, et ce, par l'intermédiaire d'une équipe médicale qui reste en contact par téléphone avec le malade pour s'enquérir de l'évolution de son état de santé. Lequel doit également être contrôlé par des visites inopinées des autorités locales pour s'assurer du respect de l'isolement.
Repères
Prise en charge à domicile pour soulager l'hôpital
Le 8 août dernier, le département de Khalid Aït Taleb a décidé de mettre à jour le protocole de traitement des malades du Covid-19, en permettant de prendre en charge les cas modérés, asymptomatiques, qui ne présentent pas de facteurs de risques à domicile. Une mesure destinée à soulager la pression qui accable les hôpitaux publics et notamment les services de réanimation et de soins intensifs. Le protocole fixe la durée d'isolement à 14 jours à compter de la date du début de traitement.
Prolongement de l'état d'urgence sanitaire
Pour la huitième fois, le gouvernement a décidé de prolonger l'état d'urgence sanitaire, décrété en mars dernier, jusqu'au 10 décembre prochain. Une nouvelle prolongation qui fait suite à d'autres vu la tendance haussière de la courbe des contaminations qui ont explosé ces dernières semaines. Les mesures de confinement partiel ont été renforcées dans plusieurs villes, à savoir Kénitra, Mohammedia, Agadir et Casablanca. Il s'agit du couvre-feu, de la fermeture des espaces publics et des cafés, et celle des commerces à 20 h.


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