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40 ans de polygamie radiophonique!
Publié dans L'opinion le 25 - 09 - 2025

Un jour de septembre 1985, j'ai rencontré une radio : Radio Centre-Ville!
Devant le micro, je me suis engagé à la chérir, la protéger et l'honorer pour le meilleur et pour le pire. À Radio Centre-Ville, la radio multiethnique et multilingue de Montréal, j'étais désormais chez moi.
Cinq ans plus tard, j'ai trahi ma promesse! Sans quitter ma première radio, j'ai commencé à en fréquenter d'autres. Une aventure avec CKUT, une liaison avec CIBL, des escapades avec CKIA, CKRL, CHAA... Dans les années 90 et 2000, il ne passait pas une journée sans qu'une de mes productions ne soit diffusée sur les ondes d'une des 20 radios communautaires, quelque part au Québec, puis ailleurs en Ontario, au Nouveau-Brunswick et en France.
Mon amour de la radio était trop vaste. Oui, j'ai été polygame.
Pour elle, la radio, j'ai abandonné le cinéma, à qui je venais de consacrer trois années d'études à l'Université Laval et à l'Université de Montréal. J'ai laissé tomber tous mes projets cinématographiques pour un micro, une onde.
Il y a quarante ans, j'ai rencontré la radio comme on rencontre la femme de sa vie. Enfin... plusieurs.
Plusieurs radios, mais un seul amour : celui d'une radio qui vous ressemble et vous rassemble, une radio indépendante, une radio libre, une radio communautaire.
En 1998, je n'ai pas résisté à l'appel de Radio-Canada. Deux cents reportages pour l'émission Macadam tribus, trois documentaires, des chroniques, des entrevues... À la radio publique, ma radio demeure communautaire!
C'est par elle que je suis devenu citoyen du Québec.
« Approchez, approchez, Messieurs Dames, faites de la radio ». J'habitais, en 1985, à deux pas de cette annonce. Accueilli par Richard Barrette, directeur de programmation de l'équipe francophone de Radio Centre-ville, j'ai demandé à jeter un coup d'œil sur les studios. Ça manquait d'air et de bruits. J'ai quitté le poste avec un micro et, aussitôt sur les trottoirs, je l'ai tendu aux passants avec une question : « C'est quoi un Arabe pour toi? ». C'est ainsi qu'À toi Arabe est née. Une émission dans laquelle je me présentais aux Québécois.
De 1985 à 1990, j'y étais presque chaque jour. Il m'arrivait parfois de coucher dans ses studios. En plus de mon émission régulière, une fois par mois, j'animais une spéciale qui durait toute la nuit du samedi. La première, co-animée avec Lahssen Abbassi, nous l'avons consacrée à la situation de la femme dans le monde arabe. Annoncée depuis plusieurs jours, l'émission a commencé à minuit et demi et s'est poursuivie jusqu'à 8 h du matin. Pour nous accompagner dans cette première nuit, j'ai convoqué le personnage d'une femme féministe avant l'heure : Shéhérazade. Qui mieux que le personnage central des Mille et une nuits pour aborder un sujet aussi important : la liberté des femmes. La ligne ouverte ne dérougissait pas et moi, je jubilais.
Dans les émissions spéciales suivantes, j'ai attaqué d'autres sujets allant de la question de la langue au Québec et du rapport des immigrants avec la loi 101, jusqu'au 50e anniversaire de l'Office national du film du Canada, en passant par la poésie des poètes québécois, que j'invitais à passer la nuit avec moi devant un micro.
J'ai accueilli les Gaston Miron, Gilbert Langevin, Denise Boucher, Raoul Duguay, Gilles Carle, Michèle Lalonde, Armand Vaillancourt, Pauline Julien, des ministres, des syndicalistes, des résistants palestiniens et des sans-abris de Montréal dans le même espace radiophonique. Ma radio rassemblait le monde.
Arrivé aux Palestiniens de la première Intifada, ma radio a quitté ses studios pour émettre à partir d'un café de l'avenue du Parc, face à un public indigné et solidaire. Neuf heures d'une émission spéciale qui a donné voix aux indignations. Certaines nous parvenaient en direct de Jérusalem. Ma radio s'indignait de l'état du monde.
Un an plus tard, devant une trentaine d'étudiants du cégep Rosemont pour enseigner la radio, je n'avais pas grand-chose à leur apprendre sinon un rappel, devenu un sermon, un matraquage : « Pour garder votre radio vivante, intéressante et fondamentalement communautaire, même si vous la pratiquiez en privé ou à Radio-Canada, tendez votre micro là où ça se passe, là où ça vit! Faites votre radio en dehors de la radio. » Ma radio donnait la parole au lieu de la prendre!
Et pour leur donner l'exemple, j'ai retrouvé la rue, micro à la main. Cette fois, je me suis arrêté dans un lieu où les itinérants de Montréal venaient faire de longues pauses. Toute la nuit d'un vendredi de Pâques 1989, j'ai animé en direct de Dernier Recours, sur les ondes de quatre radios communautaires, CINQ, CIBL, CKUT et CKRL, une fête de la parole : « Je suis un sans-abri, si ça n'apparaît pas, regardez-moi, ça va apparaître, je suis André Gauthier ». Dans ma radio, les sans-abris ont un nom et un titre : « Et je suis le roi des sans-abris à Montréal ».
Cette nuit, le roi nous faisait l'honneur de sa présence. De sa voix brûlée par l'alcool et les nuits folles, il chantait "Je louerai l'Eternel", dont le refrain est un halleluia que cet ancien alcoolique hurlait de toute son âme. Dans ma radio, les sans-voix réenchantent le monde.
Après la rue, où pouvais-je aller plus loin pour tendre mon micro?
J'ai suivi le fil!
C'est ainsi que Souverains anonymes est née, le 11 décembre 1989. « Sur les ondes, nos voix grondent », disait un jour Nicodème. « Si je t'ai bien compris, tu es en train de me dire que nous sommes peut-être quelque chose comme une bonne nouvelle », avais-je répliqué. Dans ma radio, la nouvelle est bonne!
Ce jour-là, j'ai quitté la prison de Bordeaux avec une nouvelle et j'avais hâte de la partager avec ma femme. Après une réunion de presque une heure, on m'avait annoncé une décision : à l'unanimité, le conseil d'administration du Fonds de soutien à la réinsertion sociale des personnes incarcérées de l'Etablissement de détention de Montréal avait décidé, en ma présence, que oui, je pouvais faire de la radio en prison.
Je venais de réaliser un rêve. Quelques années plus tôt, je quittais le sous-sol d'un commissariat dans ma ville marocaine, après avoir passé 18 heures à amuser mes codétenus. Théâtre et danse étaient au menu. De ce passage est née une idée, un rêve devenu quelques années plus tard un projet : s'évader par l'art et la culture. À 5000 km du sous-sol d'un commissariat marocain, le rêve devenait réalité, ma radio, une bonne nouvelle!
Arthur Fauteux était à l'époque l'administrateur de l'Etablissement de détention de Montréal et le président du conseil d'administration du Fonds des détenus. Non seulement il a dit oui à la radio en prison, mais il a lui-même participé à plusieurs émissions et, chaque fois, cela a eu un impact positif sur certaines conditions de vie à Bordeaux.
Parmi les Souverains présents à cette première rencontre radiophonique, entre des détenus et un directeur de prison, il y avait Isabelle la Catholique, un Souverain de Bordeaux qui aimait s'identifier à une Souveraine espagnole. La Catholique tenait absolument à aborder la question de la bouffe :
- Je l'exige, Mohamed, me disait-elle.
- Mais bien sûr qu'on va en parler, mais dis-moi d'abord, tu connais Arthur Fauteux?
- Oui, je l'ai vu deux ou trois fois.
- Et comment tu le trouves?
- Je le trouve beau.
- Alors tu lui diras!
Arthur Fauteux s'attendait à toutes les questions sauf à celle-là : « Monsieur Fauteux, qu'est-ce que tu manges pour être aussi beau? ». Après avoir lâché un grabd rire, le directeur de la prison a reconnu que parfois, lui-même, ne finissait pas son assiette à la cafétéria. Cette visite a apporté aux détenus de Bordeaux un autre changement important. Tel que demandé par les Souverains, deux semaines après la visite du directeur, le médecin de l'établissement a été remplacé par un autre, plus compétent.
Un directeur de prison et des prisonniers se parlent autour d'un micro de radio. Cela s'est passé pour la première fois dans l'histoire de la radio à la prison de Bordeaux, à Montréal, le 26 mars 1992. La plupart des gars présents ce jour-là connaissaient le nom d'Arthur Fauteux comme étant l'administrateur de l'établissement. Certains le connaissaient bien en personne et l'appelaient par son prénom. Les questions étaient intelligentes, nuancées, parfois d'un humour étonnant : « Monsieur le directeur, la liberté est une maison à plusieurs portes. Laquelle tu nous ouvres? Celle du respect? Celle de la tolérance? Celle de la création? Celle de la communication? Celle de l'amour? Ou celle de Bordeaux? »
Réponse d'Arthur :
« Je vais vous ouvrir toutes les portes sauf celle de Bordeaux! La question est bonne ! Si vous ouvrez toutes ces portes-là, celle du respect, celle de la communication, celle de la tolérance, la seule qui va retarder, c'est celle de Bordeaux, mais elle va finir qu'à s'ouvrir et elle va se refermer à jamais. Mais si vous ne misez que la porte de Bordeaux. Si vous mettez toutes vos énergies que sur la porte de Bordeaux et vous ne découvrez pas celle du respect, de la tolérance, de la communication... c'est vrai qu'elle va s'ouvrir. Mais elle va se ré ouvrir aussi! »
Ainsi, ma polygamie radiophonique m'a emmené aux confins de la condition humaine : des prisons aux trottoirs, des cafés solidaires aux studios improvisés, des cris d'indignation aux chants d'espérance. Elle m'a porté dans les marches pour la paix, dans le refus des guerres, dans les élans de solidarité avec toutes les Intifada du monde, et plus particulièrement avec celle du peuple de Palestine.
Ma radio m'a fait faire le tour du monde dans une prison. Elle n'était pas seulement un médium, mais un passage secret vers les profondeurs de l'âme humaine, là où la parole devient survie et la radio, un acte de dignité et de résistance.

Mohamed Lotfi

Ce texte est une mise à jour d'un chapitre, intitulé Ma Radio, de mon livre Vols de temps, Leméac, 2019.
Souverains anonymes c'est un site web qui réunit 35 ans d'archives audio et vidéo : www.souverains.qc.ca


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