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Médecine : Votre futur chirurgien sera-t-il un robot ? [INTEGRAL]
Publié dans L'opinion le 13 - 01 - 2026

Avec une dizaine de robots chirurgicaux en service et des centaines d'opérations, dont certaines spectaculaires, le Royaume se positionne comme un leader continental de cette nouvelle technologie. Cependant, cette révolution médicale se heurte à des contraintes financières et, surtout, humaines.
La scène est loin d'être anodine : alors qu'il procédait à l'inauguration du Complexe Hospitalo-Universitaire International Mohammed VI de Rabat, le 3 novembre, Sa Majesté le Roi marque un temps d'arrêt devant un robot chirurgical, l'examine attentivement, puis place sa tête à hauteur du viseur de la console opératoire.

Le Prince Héritier Moulay El Hassan fait de même, allant jusqu'à manipuler les manettes de commande de l'équipement. Père et fils s'échangent ensuite un sourire complice, un moment qui ne manquera pas d'attirer l'attention du public.

L'appareil en question est un Da Vinci, bijou technologique développé par l'entreprise américaine «Intuitive Surgical». Lors de cette cérémonie, le Souverain ordonne également la mise en service du CHU d'Agadir, doté, pour sa part, d'un système comparable de chirurgie robot-assistée, le Revo-i, de conception coréenne.

Ces machines de pointe élargissent considérablement le champ des possibilités en chirurgie (actes de haute précision, interventions à distance, etc.). Ce geste royal vient confirmer le rôle que le Maroc entend jouer dans ce domaine, celui de pionnier en Afrique et de référence à l'échelle du monde arabe.

Exploit chirurgical

Une dizaine de robots chirurgicaux sont opérationnels dans le Royaume, répartis entre le secteur public (CHU, hôpital militaire), les fondations (FM6SS, Cheikh Zaid, Cheikh Khalifa) et le privé (Akdital, Oncorad). Une dizaine d'autres sont en cours de réception ou déjà commandés, selon nos informations.

"Depuis 2024, la chirurgie robotique suscite un véritable engouement au Maroc", observe Dr Adil Ouzzane, chirurgien-urologue et l'un des précurseurs de cette discipline dans le pays. Ce dernier a réalisé, le 2 mai, une opération spectaculaire à 1.000 km de distance, en pratiquant depuis Casablanca une prostatectomie radicale sur un patient se trouvant à Laâyoune.

Pour réussir cet exploit signé Akdital, toute une infrastructure technique a été mise en place. Les deux modules de marque chinoise «Medbot» ont été reliés par deux lignes de fibre optique professionnelle, hors réseau Internet pour des raisons de sécurité. Le temps de latence, soit le délai entre le geste du chirurgien et son application sur le patient, n'a pas dépassé 20 millisecondes (la norme étant de 150 millisecondes).

Plus habile qu'un humain

Pour ce qui est des actes en présentiel, le système médical marocain en affiche déjà une centaine au compteur. Les plus récents sont quatre ablations de tumeurs rénales et prostatiques, réalisées le 20 décembre à l'Hôpital Militaire d'Instruction Mohammed V de Rabat. L'établissement s'est récemment doté d'une unité dédiée à la chirurgie robotique, comprenant trois salles opératoires.

L'apport principal de ces robots tient à leurs instruments, d'une finesse et d'une dextérité supérieures à celles de la main humaine (comme EndoWrist de Da Vinci). Ils sont capables de reproduire, voire d'amplifier, les mouvements naturels du poignet (flexion, extension, abduction, adduction, rotation), tout en corrigeant les défauts du geste, notamment les tremblements.

Cela permet d'intervenir dans des espaces extrêmement restreints, au moyen de très petites incisions. Résultat : un risque infectieux réduit, des pertes sanguines limitées, des douleurs postopératoires atténuées, et donc des durées d'hospitalisation plus courtes. Cela contribue également à la préservation de fonctions essentielles, notamment urinaires et sexuelles, en cas d'ablation de tumeur prostatique.


Vers la complète autonomie ?

Pour le chirurgien, "être assis devant une console et opérer à l'aide de manettes est bien plus confortable que de rester debout plusieurs heures au bloc opératoire", explique Dr Adil Ouzzane.

Ces machines offrent non seulement un gain ergonomique, limitant la fatigue et les risques d'erreurs ou de gestes imprécis qu'elle peut entraîner, mais aussi une vision 3D plus immersive et plus détaillée, affichée sur un écran haute définition ou, sur certains modèles, au moyen de lunettes connectées.

Et ces technologies ne feront qu'évoluer au cours des prochaines années. De plus en plus de machines intègrent l'Intelligence Artificielle (IA) dans leurs systèmes, afin d'assister le chirurgien dans l'interprétation des données et la prise de décision, de l'épauler dans certaines tâches, voire d'exécuter des gestes en quasi-autonomie, comme les sutures.

La complète autonomie reste encore en phase expérimentale. À titre d'exemple, le robot SRT-H, développé par l'Université américaine «Johns Hopkins University», a réalisé en juillet une ablation de la vésicule biliaire sur un patient artificiel, sans aide humaine. Pour Dr Adil Ouzzane, il demeure toutefois essentiel d'avoir toujours "un médecin aux commandes".

De lourds investissements

Si les bienfaits des robots chirurgicaux ne sont plus à démontrer, leur généralisation à l'ensemble des structures hospitalières du Royaume se heurte encore à des limites financières et humaines. Selon le modèle, le coût d'un tel équipement oscille entre 20 et 30 millions de dirhams, un investissement lourd à supporter et souvent difficile à justifier, en particulier pour le secteur privé.

"Les CHU peuvent mettre à profit ces robots pour la formation des médecins. Dans les structures privées, en revanche, le manque d'équipes formées et dédiées à ce type de technologies fait qu'un tel investissement est difficilement amortissable", regrette Dr Adil Ouzzane.

Dans ce sens, un travail sur le remboursement de ces prestations pourrait être mené du côté des assureurs, afin d'en favoriser l'accès. D'autant que, d'un point de vue strictement économique, elles permettent de réduire les coûts de prise en charge, grâce à la diminution des durées d'hospitalisation des patients.

Déficit de compétences
Le plus grand obstacle reste le manque de compétences médicales et paramédicales dans ce domaine. Il est généralement estimé que plusieurs mois de formation et d'exercices de simulation sont nécessaires, avant qu'un chirurgien ne maîtrise pleinement le fonctionnement de la machine.
Autour de lui, l'équipe doit être familiarisée au travail avec la technologie robotique, ce qui implique une phase préopératoire spécifique, ainsi que des protocoles particuliers pour la stérilisation des instruments. Sans oublier les techniciens, chargés de vérifier si le robot est pleinement opérationnel et d'intervenir en cas de dysfonctionnement.

Or, "actuellement au Maroc, il n'existe pas encore de cursus de formation bien établi en chirurgie robotique", nous apprend Dr Mohamed Bouziane, professeur agrégé en chirurgie viscérale à l'UM6SS et spécialiste de la chirurgie robotique.

Selon lui, les praticiens sont aujourd'hui contraints de se tourner vers des formations diplômantes à l'étranger, comme l'Ecole de chirurgie de Nancy, ou vers des séminaires proposés par des industriels et des structures privées.

La première école de chirurgie robotique verra prochainement le jour au sein de l'UM6SS. Elle permettra non seulement de former les chirurgiens et les infirmiers de bloc opératoire, mais aussi de développer des projets de recherche et, pourquoi pas, "nos propres simulateurs et robots chirurgicaux «Made in Morocco»", ambitionne Dr Mohamed Bouziane.
3 questions au Dr Mohamed Bouziane : "Un cursus de formation est nécessaire pour acquérir les bases afin d'assurer une manipulation sécurisée des plateformes robotisées"
* Par quels types de formations un chirurgien doit-il obligatoirement passer avant de pouvoir manipuler un robot chirurgical en toute sécurité ?

Un cursus de formation en chirurgie robotique universitaire structuré et codifié est certainement nécessaire pour acquérir les bases pour assurer une manipulation sécurisée des plateformes robotisées, de travailler le volet de communication entre les éléments des équipes chirurgicales et paramédicales, assurer les gestes de sécurité en cas de conversion en urgences et la gestion des complications... C'est le but de la création au sein du Centre de simulation de l'UM6SS de Casablanca d'une formation diplômante en collaboration avec l'école de chirurgie de Nancy, forte de son expérience dans le domaine pour offrir une formation de base qui s'adresse aux chirurgiens marocains et étrangers, plus particulièrement les chirurgiens du continent africain.

* Pensez-vous que le corps médical au Maroc a pleinement conscience des apports de la robotique médicale, tant en termes de précision des gestes que de bénéfices pour les patients ?

Il existe un engouement certain des chirurgiens marocains pour cette nouvelle technologie qui a déjà plus de 25 ans d'existence. Les médecins et chirurgiens marocains sont amplement conscients de l'apport de cet "outil" tant pour leur ergonomie de travail que pour les bénéfices que ceci apporte aux patients en termes de précision du geste et d'amélioration des suites post-opératoires.

* A part les médecins, quels sont, selon vous, les autres métiers et compétences à développer pour accompagner l'essor de la robotique médicale au Maroc ?

La formation prodiguée vise toute l'équipe médicale, paramédicale mais aussi les autres domaines liés à la santé : le volet biomédical, avec toutes ses composantes. Nous commencerons à travers notre DIU par former nos chirurgiens ainsi que les infirmiers du bloc opératoire. D'autres formations viendront certainement accompagner la création de notre école de chirurgie robotique : la "M6-ISRSS", à travers laquelle nous espérons pouvoir développer aussi des projets de recherche et pourquoi pas nos propres simulateurs et robots chirurgicaux "Made in Morocco".

3 questions au Dr Adil Ouzzane : "Il ne suffit pas d'acheter une machine, il faut tout un programme"
* Comment et quand a commencé la chirurgie robotique ?

L'ancêtre de la chirurgie robotique est la chirurgie cœlioscopique, dite mini-invasive. Son principe consiste à ne pas ouvrir largement, mais à opérer à travers de petits orifices en introduisant des instruments et une caméra. Cette technique présentait plusieurs limites. La vision est en 2D, le chirurgien opère debout dans des positions souvent contraignantes et peu ergonomiques, et les instruments ne disposent d'aucune articulation à leur extrémité. Les premiers robots ont vu le jour au début des années 2000. J'ai pu me familiariser avec ces technologies à partir de 2008, lorsque le CHU de Lille a acquis ses premiers robots chirurgicaux, de deuxième génération à l'époque. Lorsque je suis rentré au Maroc en 2018, il n'y avait quasiment pas de robots chirurgicaux dans le pays. Nous avons dû batailler pour en acquérir un, les distributeurs européens hésitant à nous en fournir. La situation a commencé à évoluer durant la période de la COVID, au cours de laquelle les marques chinoises ont fortement accéléré le développement de leurs technologies. Cette dynamique a, par ricochet, incité les autres industriels à s'ouvrir davantage au marché marocain. Le véritable démarrage de la robotique médicale au Maroc date ainsi de 2024.

* Comment réussir à intégrer les robots dans nos pratiques chirurgicales ?

Il ne suffit pas d'acheter une machine et de la poser dans un bloc opératoire. Il faut tout un programme de robotique. C'est avant tout une question d'hommes. Les robots ne sont pas autonomes : ce sont des machines qui obéissent à un humain. Ils se contentent de reproduire les gestes effectués, de manière miniaturisée et d'une grande précision. C'est pour cela qu'il faut insister sur la formation, non seulement des chirurgiens, mais de l'ensemble du personnel soignant. Il est également nécessaire d'établir des process au sein des hôpitaux pour réussir à intégrer la robotique dans les pratiques de soins, et garantir leur déploiement avec la qualité requise.

* Le corps médical marocain a-t-il pleinement conscience de la valeur ajoutée qu'apporte la robotique médicale ?

La robotique en médecine est une discipline transversale, qui peut être utilisée en neurologie, en gynécologie, en gastro-entérologie, en cardiologie, entre autres. Il est donc essentiel que l'ensemble de la médecine l'intègre dans ses pratiques cliniques. C'est précisément pour sensibiliser à son apport et engager un dialogue avec l'ensemble des spécialités autour des enjeux de formation et d'innovation que nous avons créé la MSRS, dont je suis président. Nous échangeons également avec d'autres parties prenantes, notamment les compagnies d'assurance, afin de leur démontrer les bénéfices de la chirurgie robotique et de les encourager à l'intégrer dans les mécanismes de remboursement des prestations.


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