Sous une pluie qui ne faiblit pas, Ksar El Kebir vit des heures suspendues entre crainte et soulagement, au moment où des milliers d'habitants quittent leurs foyers pour échapper à une menace invisible, contenue derrière les murs du barrage Oued El Makhazine. Dans la province de Larache, la ville de Ksar El Kebir traverse des heures décisives, qui dépassent le cadre d'un simple épisode pluvieux pour s'inscrire dans une véritable gestion de crise à l'échelle nationale. Des précipitations d'une intensité inédite depuis des décennies ont placé le barrage Oued El Makhazine sous une pression hydraulique exceptionnelle, faisant planer un risque majeur sur des dizaines de milliers d'habitants. Les autorités locales ont procédé, mardi 3 février 2026 en soirée, à l'évacuation des camps d'hébergement situés dans la ville, mobilisant des dizaines de bus pour assurer le transfert des citoyens vers Tanger, M'diq et Fnideq. Cette opération intervient alors que le niveau de retenue du barrage a atteint un seuil critique, aggravé par des pluies continues et une forte houle empêchant l'écoulement naturel des eaux de l'Oued Loukkos vers la mer. Face à ces conditions météorologiques exceptionnelles, il a été décidé de procéder à un délestage progressif du barrage après que ce dernier a largement dépassé les volumes enregistrés 48 heures auparavant. Ksar El Kébir, la ville fantôme Plus de 55 000 personnes ont déjà été déplacées depuis vendredi dans la province, tandis que Ksar El Kébir, cité d'environ 120 000 habitants, voit ses quartiers les plus exposés se vider progressivement. La montée rapide des eaux, combinée aux coupures d'eau potable et d'électricité, a transformé une situation hydrologique en une menace directe pour la sécurité des populations. Selon des experts, l'indicateur d'alerte du barrage se rapproche de son pic, ce qui a accéléré la prise de décisions préventives. Ce qui confère à cette situation un caractère particulièrement sensible tient à la nature du risque encouru. Il ne s'agit plus uniquement de gérer des inondations progressives mais de prévenir un scénario systémique dépendant de la capacité d'un ouvrage hydraulique majeur à contenir une pression extrême. Lire aussi : Ksar El Kébir: la DGSN mobilise deux unités mobiles pour approvisionner les populations sinistrées Le barrage Oued El Makhazine, protecteur historique de la plaine du Loukkos, se retrouve placé au cœur d'une équation délicate où la sauvegarde de la structure elle-même conditionne la protection des vies humaines en aval. Dans l'esprit de nombreux observateurs, le précédent libyen de Derna en septembre 2023 nourrit une inquiétude légitime. La rupture des barrages de cette ville avait libéré environ 30 millions de mètres cubes d'eau et causé la mort de plus de 12 000 personnes, selon la presse locale. La comparaison, bien que différente dans ses paramètres techniques, éclaire la gravité potentielle du scénario. La capacité du barrage de Derna était estimée à 30 millions de mètres cubes, tandis que celle d'Oued El Makhazine atteint près de 945 millions de mètres cubes, selon l'Agence du bassin hydraulique du Loukkos, soit plus de 30 fois supérieure. Si une rupture totale venait à se produire, l'onde de submersion serait d'une ampleur inimaginable. Une véritable mobilisation nationale Toutefois, la différence fondamentale réside dans la capacité d'anticipation et de surveillance. Au Maroc, une surveillance technique rigoureuse, des protocoles de sécurité actifs et une mobilisation immédiate des Forces Armées Royales, de la Protection civile et des autorités territoriales permettent d'assurer une gestion maîtrisée de la situation. Les scénarios les plus redoutés ne supposent pas nécessairement l'effondrement du barrage mais une perte de contrôle hydraulique liée à la saturation. Si le débit entrant dépasse le débit sortant sécurisé, les gestionnaires pourraient être contraints de procéder à des lâchers d'eau massifs afin de préserver la structure. Selon des experts, un tel choix impliquerait une crue rapide et violente de l'Oued Loukkos, susceptible de submerger les quartiers bas de la ville et les zones agricoles environnantes, avec des conséquences lourdes sur les infrastructures, les routes et les réseaux. C'est précisément pour éviter d'être acculées à ce dilemme que les autorités ont agi en amont. L'évacuation des habitants illustre l'ampleur de la réaction préventive. Cette opération, menée dans un climat de coopération avec la population, témoigne d'une prise de conscience collective face à la gravité de la situation. La solidarité nationale est désormais sollicitée pour accueillir les familles déplacées et accompagner une région qui vit une épreuve exceptionnelle. Certains ne mesurent pas encore l'ampleur de la catastrophe évitée. Une ville entière aurait pu être emportée en quelques instants si la montée des eaux n'avait pas été anticipée. Les images de Derna demeurent présentes dans les mémoires et rappellent que face à la nature, l'anticipation demeure la seule barrière efficace entre le risque et la tragédie. Ce qui se déroule à Ksar El Kébir constitue ainsi un cas d'école de gestion moderne des risques climatiques. Les jours à venir restent critiques car la persistance des pluies pourrait encore accroître la pression sur l'ouvrage hydraulique. Néanmoins, la réaction précoce, la coordination des services et la discipline de la population ont, jusqu'à présent, permis de maintenir la situation sous contrôle et d'éviter que le pire ne se produise.