Ksar El Kébir n'est pas une ville surprise par l'eau. C'est une ville qui la connaît. Qui l'a subie, contournée, surveillée... et parfois encaissée. De l'Antiquité aux grandes crues de 1500–1871, des catastrophes de 1934 et 1970 aux épisodes récents de 2001, 2013, 2014, jusqu'au choc de janvier 2026, le Loukkos rappelle une réalité simple : ici, la crue n'est pas un accident. C'est un chapitre récurrent. Une réalité qui revient, parfois avec violence. Une menace cyclique qui façonne la ville, ses quartiers, ses choix urbains... et sa mémoire collective. Depuis l'antiquité A Ksar El Kébir, l'Histoire est intimement liée aux caprices de l'Oued Loukkos, l'un des bassins les plus généreux du Maroc, mais aussi l'un des plus redoutables lorsqu'il sort de son lit. Dans cette ville bâtie au creux d'une plaine fertile, la question n'est plus seulement de savoir quand l'eau reviendra, mais comment mieux vivre avec elle... sans la laisser tout emporter. Les récits d'historiens, tout comme les archives administratives, le confirment : Ksar El Kébir vit depuis des siècles au rythme des montées d'eau, entre vigilance et résilience. Les études archéologiques rappellent que dès l'époque romaine, la gestion de l'eau était un enjeu majeur dans la région. Les ingénieurs de l'époque, conscients du danger, évitaient les terrains bas et inondables autour de l'actuel Ksar El Kébir, privilégiant plutôt les lignes de crête pour les voies de communication. Une manière de composer avec un territoire où l'eau pouvait, à tout moment, reprendre ses droits. Grandes Crues, une série noire L'histoire hydrologique du Loukkos ne se résume pas à quelques épisodes isolés. Les archives historiques et les analyses paléo-hydrologiques identifient au moins 24 inondations majeures entre 1500 et 1871, dépassant un seuil critique de perception, avec des débits supérieurs à 1900 m3/s. Une histoire qui se répète au fil des ans Pendant plusieurs siècles, les grandes crues n'étaient pas l'exception, mais une répétition. Une pression constante sur la ville, son habitat, ses cultures et ses voies d'accès. L'historien Rashid al-Affaqi, dans ses travaux sur l'histoire locale, insiste sur ce point : les crues ont influencé le développement urbain et imposé, au fil du temps, une forme de protection des quartiers historiques face aux débordements récurrents du Loukkos. Chronologie Ancrées dans la mémoire locale, les inondations de 1934 restent une date marquante. Des pluies torrentielles avaient alors provoqué des crues catastrophiques touchant une large partie du nord-ouest, notamment le bassin du Sebou et celui du Loukkos. Ksar El Kébir, au cœur de ces inondations, était frappée de plein fouet et en a subi les conséquences comme tant d'autres localités riveraines. Une trentaine d'années plus tard, 1970 marque un tournant contemporain. Une inondation qualifiée de catastrophique frappe l'ensemble de la région nord du Royaume. Ksar El Kébir n'y échappe pas. À l'échelle nationale, les dommages économiques sont énormes. Ce qui donne une idée de l'ampleur du choc, à une époque où les infrastructures de régulation et de prévention étaient encore limitées. La mémoire de Loued est tenace Pendant les années 60 et 90, la région est à nouveau frappée par des crues qui sont restées gravées dans la mémoire locale. La ville conserve dans sa mémoire collective des images rares de fortes inondations dans les années 60, lorsque l'oued envahissait les quartiers de manière répétée. Dans les années 90, les anciens évoquent encore des épisodes similaires, certes marquants, mais qui, selon eux, n'avaient pas atteint la gravité de ce que la ville vit aujourd'hui. Menace récurrente malgré les infrastructures Même avec les dispositifs de régulation existants notamment les barrages (en particulier Oued El Makhazine), le Loukkos a continué à surprendre la ville. En 2001 puis en 2013, des crues décrites comme « extraordinaires » ont été enregistrées, avec des débits dépassant 1650 m3/s. Des épisodes qui rappellent une évidence : l'infrastructure réduit le risque, mais ne l'annule guère. Autre séquence marquante de l'Histoire tourmentée de la ville avec son fleuve indomptable : En 2008 et 2010, des précipitations exceptionnelles ont entraîné des dégâts agricoles dans le bassin du Loukkos et contribué à isoler la ville de son environnement en perturbant la mobilité, l'activité économique et la vie quotidienne de la cité. Décembre 2014, dernier souvenir en mémoire de la population locale. Ksar El Kébir est à nouveau submergée par les inondations. A l'époque, l'épisode provoque un débat public sur l'efficacité des infrastructures urbaines, notamment les canaux d'assainissement, les avaloirs et la capacité d'absorption des eaux pluviales, jugée insuffisante. Un fleuve indomptable Aujourd'hui, janvier 2026 s'impose comme un événement majeur. Depuis le 28 janvier 2026, Ksar El Kébir vit au rythme d'une situation qualifiée de « non précédée », une crue jugée historique. Le Loukkos déborde encore une fois, une situation « aggravée » par les lâchers d'eau du barrage Oued El Makhazine, arrivé à 100% de remplissage. Selon les données météorologiques, la région a enregistré plus de 600 mm de pluie depuis septembre, entraînant une pression continue sur les retenues. Hay Mrina, lors des inondations de 1990 Résultat : plusieurs quartiers résidentiels sont submergés, des axes sont coupés, des infrastructures vitales sont encerclées par les eaux. Dans certains secteurs, le niveau aurait atteint un mètre. Parmi les quartiers les plus touchés : Al Doha, Az-Zahraa, Al-Andalous, mais aussi Sidi Redouane, Al-Manaqib, Al-Mrina, Souk Sebta, et d'autres zones basses où l'eau s'installe vite... et repart lentement. Facteurs de risque Mais pourquoi Ksar El Kébir reste aussi exposée ? Trois facteurs fragilisent la ville et l'exposent au risque de crues. Selon les rapports techniques de l'Agence du Bassin Hydraulique du Loukkos (ABHL), la récurrence des inondations s'explique par une combinaison de facteurs : L'érosion des sols en amont, qui comble progressivement le lit de l'oued et réduit sa capacité d'écoulement. La pression anthropique, notamment le drainage des zones humides naturelles pour l'agriculture, supprimant des espaces qui jouaient le rôle « d'éponge » en période de crue ; et l'ensablement à l'embouchure, alimenté par les intrusions marines, freinant l'évacuation des eaux douces et favorisant les remontées de niveau. À cela s'ajoute un élément aggravant : l'urbanisation dans les zones basses, au plus près du lit du Loukkos, qui accentue le danger et augmente les risques naturels. Le Loukkos finira par se retirer, comme il l'a toujours fait. Mais derrière lui, il laissera une question ouverte : celle d'une ville qui ne peut plus se contenter de survivre aux crues, et qui doit enfin apprendre à les anticiper.