Les récentes révélations émanant de la Cour des comptes du Maroc, présentées par sa première présidente, Zineb El Adaoui, devant l'assemblée parlementaire le 3 février 2026, mettent en avant les lacunes persistantes entravant la concrétisation des programmes de développement territorial. Ces observations, issues d'une mission d'audit approfondie menée au cours de l'année 2023 et détaillées dans le rapport annuel 2024-2025 publié le 28 janvier 2026, dressent un tableau de l'exécution des initiatives étatiques, soulignant une dissonance manifeste entre les ambitions affichées et les réalisations tangibles. L'analyse méticuleuse des conventions signées sous l'Egide Royale entre 2008 et 2020 révèle une performance mitigée. Sur un total de 78 accords, seuls 32 ont été menés à terme, représentant un investissement cumulé de près de 16,6 milliards de dirhams. Si ce chiffre peut paraître substantiel, il ne représente, en termes de concrétisation des programmes, que 41% des projets initiés, et, de manière plus éloquente encore, seulement 9% des crédits alloués. Cet écart abyssal entre le nombre de projets achevés et la proportion des fonds engagés est un indicateur patent de la faible matérialisation des objectifs escomptés. Face à ce constat, Zineb El Adaoui a préconisé une réorientation stratégique, exhortant les décideurs à privilégier la fixation d'objectifs réalistes et à éviter les dérives liées à des annonces spectaculaires, dépourvues de bases concrètes et de viabilité opérationnelle. Elle a souligné la nécessité d'harmoniser les ressources disponibles avec les échéanciers d'exécution, démarche fondamentale pour consolider la crédibilité de la planification territoriale et restaurer la confiance citoyenne envers les institutions publiques. Déconcentration administrative : Un chantier clé encore inachevé Cette exigence d'efficience revêt une acuité particulière à l'heure où le Royaume s'apprête à inaugurer une nouvelle ère de politiques publiques. Le Souverain, dans ses discours du Trône et lors de l'ouverture de la session parlementaire d'automne dernier, a maintes fois insisté sur l'avènement d'une génération inédite de programmes de développement territorial intégré, ancrés dans les principes de la participation citoyenne et du dialogue inclusif avec les acteurs locaux. La réussite de cette transition dépend intrinsèquement de la rigueur dans l'élaboration des programmes, laquelle doit s'appuyer sur des diagnostics territoriaux et sectoriels d'une précision irréprochable, alimentés par des systèmes d'information intégrés et constamment actualisés, et assortis d'objectifs mesurables impliquant activement toutes les parties prenantes. En outre, la première présidente a mis en exergue l'urgence d'accélérer la mise en œuvre de la Charte de la déconcentration administrative, dont le taux de réalisation n'excédait pas 36% fin 2024, un retard susceptible de compromettre l'élan des Projets Royaux. Lire aussi : Erreurs de gestion : La Cour des comptes appelle à éviter les interprétations abusives Les analyses rétrospectives des programmes de développement territorial intégré depuis 2010 corroborent ces observations. Sur 158 programmes recensés, seuls 41 ont été achevés, soit un taux de 26% en nombre et 14% en valeur financière, pour un coût de 6,3 milliards de dirhams sur une enveloppe globale de 45 milliards. Les contrats-programmes conclus entre l'Etat et les régions entre 2020 et 2022 affichent des performances encore plus modestes, avec un taux de réalisation de seulement 9%, et l'absence d'approbation de nouveaux contrats pour la période 2022-2027. Parmi les facteurs limitatifs identifiés par la Cour des comptes figurent la faiblesse de la coordination en amont, les délais prolongés dans la réalisation des études techniques, l'insuffisance de la mobilisation foncière et l'hétérogénéité des capacités de gestion des acteurs territoriaux. La Cour a ainsi plaidé pour l'adoption d'une stratégie foncière nationale intégrée, garante de la cohérence des interventions et facilitatrice de l'accès des investisseurs, tout en préconisant la mise en place de mécanismes efficaces pour la récupération des terrains et biens publics exploités illégalement. Investissement privé : L'énergie comme facteur décisif L'attractivité des territoires, cruciale pour l'investissement privé, est également tributaire du potentiel énergétique national. Bien que les énergies renouvelables constituent 45,3% du mix électrique en 2024, leur contribution effective à la production nationale demeure circonscrite à 26,7%, perpétuant une dépendance significative aux énergies fossiles. La Cour a recommandé une accélération des investissements, notamment dans le solaire et les infrastructures de transport électrique, citant le projet emblématique de « l'autoroute électrique » reliant Dakhla à Casablanca, dont le partenariat public-privé, d'une capacité de 3 gigawatts et d'un coût avoisinant les 30 milliards de dirhams, n'a été formalisé qu'en mai 2025, malgré un appel à manifestation d'intérêt lancé dès octobre 2023. Au-delà des agrégats chiffrés, la Cour des comptes appelle à une mutation paradigmatique, prônant une transition d'un suivi purement quantitatif vers une évaluation qualitative de l'impact réel des programmes sur les citoyens et l'économie locale. Cette inflexion est indispensable pour que les promesses de développement territorial intégré se traduisent par des bénéfices tangibles et durables pour la population, et pour que les efforts budgétaires se concrétisent enfin en avantages concrets pour les territoires.