Il y a des moments où le débat doit cesser d'être théorique. Lorsqu'il s'agit de la protection des mineurs, le principe de précaution ne devrait pas être perçu comme une dérive autoritaire, mais comme une responsabilité morale. Les appels à encadrer, voire à interdire l'accès à certaines plateformes comme Roblox et Free Fire ne relèvent pas d'un conservatisme rétrograde. Ils posent une question simple : que fait-on lorsque des outils numériques exposent massivement des enfants à des risques psychologiques, sociaux et sécuritaires ? La liberté numérique n'est pas absolue. Elle ne l'a jamais été. Nous interdisons déjà l'alcool aux mineurs, nous réglementons les contenus audiovisuels, nous classons les films par âge. Pourquoi le monde vidéoludique échapperait-il à cette logique élémentaire de protection ? Un modèle économique fondé sur la captation Les plateformes de jeu en ligne ne sont pas neutres, elles reposent sur des mécanismes puissants de rétention : récompenses aléatoires, progression rapide, pression sociale entre pairs, microtransactions intégrées. Ces systèmes exploitent des ressorts psychologiques bien connus, en particulier chez les cerveaux en développement. Peut-on sérieusement ignorer l'impact de ces dynamiques sur des enfants parfois âgés de 8 ou 10 ans ? L'addiction numérique n'est plus un fantasme. Les consultations spécialisées se multiplient. Les troubles du sommeil, la déscolarisation partielle, l'isolement social sont des réalités documentées. Lorsqu'un produit expose structurellement une population vulnérable à des mécanismes addictifs, la régulation devient une obligation. Le risque sécuritaire : une réalité Les environnements ouverts, interactifs et massivement connectés comportent des dangers spécifiques. Les systèmes de messagerie intégrés et les interactions anonymes peuvent être détournés. Des cas d'approches malveillantes de mineurs via des plateformes de jeu ont été signalés dans plusieurs pays. Cela ne signifie pas que chaque utilisateur est en danger permanent. Mais cela signifie que le risque existe, et qu'il concerne une population juridiquement protégée. Lire aussi : Jeux en ligne : Hausse de 30% des cyberattaques ciblant les jeunes joueurs L'argument selon lequel « il suffit de surveiller ses enfants » est insuffisant. Tous les parents n'ont ni les compétences techniques ni le temps nécessaire pour contrôler en permanence des univers numériques complexes et évolutifs. Interdire n'est pas censurer, c'est protéger Il faut clarifier les termes. Interdire l'accès à certains jeux pour les mineurs ne revient pas à instaurer une censure généralisée. Cela revient à appliquer un principe simple : lorsqu'un produit présente un danger significatif pour une catégorie vulnérable, l'Etat intervient. L'interdiction peut être ciblée : restriction par âge stricte, obligation de vérification d'identité, blocage des fonctionnalités sociales pour les plus jeunes, limitation des achats intégrés. Si ces conditions ne peuvent être garanties, alors oui, le blocage devient légitime. La régulation ne doit pas être symbolique. Elle doit être contraignante. La solution ne se limite pas à un bannissement ponctuel, elle exige un cadre robuste de la vérification d'âge réellement efficace, la transparence sur les algorithmes de recommandation, la limitation des mécanismes incitant à la dépense compulsive, l'obligation de modération renforcée et les sanctions financières dissuasives en cas de manquement. Les entreprises qui tirent profit de millions d'utilisateurs mineurs doivent accepter un niveau d'exigence proportionnel à leur influence. Le courage politique La question n'est pas de savoir si les jeux vidéo sont bons ou mauvais en soi. Ils peuvent être créatifs, éducatifs, fédérateurs. Mais certains environnements, par leur architecture même, deviennent problématiques lorsqu'ils s'adressent à des enfants. Le rôle du législateur n'est pas de suivre les tendances technologiques. Il est de protéger les plus vulnérables lorsque le marché ne s'autorégule pas. Interdire ce qui est dangereux n'est pas un excès mais une responsabilité. Réguler fermement n'est pas une atteinte à la liberté, c'est une condition de sa préservation. Bref, protéger les mineurs dans l'espace numérique n'est pas un débat secondaire, c'est un enjeu de santé publique, de sécurité et de cohésion sociale. Et face à ces impératifs, l'inaction serait la véritable faute.