Depuis décembre 2025, les alertes météorologiques se succèdent et font état de pluies abondantes, de chutes de neige inédites et de vents exceptionnellement forts dans plusieurs provinces du Maroc. En ce début du mois de janvier 2026, le phénomène s'accentue et donne lieu à des alertes météorologiques rouges. C'est l'une des conséquences majeures d'un épisode dépressionnaire régional, la tempête Francis, qui s'abat sur une partie de la Méditerranée. DR ‹ › L'année 2026 s'ouvre avec des précipitations abondantes au Maroc, après les pluies inédites de décembre 2025 qui ont interropu le cycle de sept longues années de sécheresse. Mais l'épisode dépressionnaire appelle à la vigilance accrue, puisqu'il est une conséquence de la tempête Francis, connue pour ses basses températures, ses précipitations accrues sur le temps court et ses vents forts. C'est dans ce contexte que la Direction générale de la météorologie (DGM) a émis des bulletins d'alerte de vigilance rouge et orange dans plusieurs régions, en prévision d'instabilités majeures. Dans le pays, il ne s'agit pas pour autant d'un évènement isolé. La même tempête s'est abattue sur la péninsule ibérique depuis décembre dernier, ainsi que les îles Canaries, ou même la Corse et quelques autres régions de France. Le phénomène est plutôt connu, même qu'il a précédemment été identifié en Irlande et au Royaume-Uni, où des inondations ont eu lieu en 2020. Professeur à l'Université Hassan II de Casablanca, le climatologue Mohamed Said Karrouk déclare à Yabiladi que la tempête Francis, telle que baptisée au Portugal, a traversé les Açores et a évolué vers l'est, jusqu'à parvenir au Maroc. «Au Maroc, la tempête Francis est due aux gouttes froides, cette partie de l'air polaire froid qui nous est parvenu jusqu'en Afrique du Nord, alimenté par une autre masse d'air depuis la Sibérie. C'est donc une dépression puissante. En se détachant de la masse mère, elle s'est introduite dans l'air atlantique, plus humide et plus chaud. Ce cisaillement crée des perturbations importantes, avec des effets puissants comme nous l'avons vu aux Canaries.» Pr Mohamed Said Kerrouk Un cycle de pluie entre deux périodes de sécheresse La tempête se déplace ainsi vers le centre du Maroc, Agadir, Essaouira et les provinces avoisinantes, dont plusieurs sont en alerte maximale ou très élevée. Mohamed Said Karrouk a prédit le phénomène depuis septembre 2025, considérant que La Niña dans le Pacifique «est à l'origine des autres perturbations que nous vivons depuis une partie de l'automne, mais aussi actuellement et peut-être jusqu'au début de la prochaine saison printanière». Le professeur considère qu'il ne s'agit cependant pas d'un épisode exceptionnel. À ce titre, Pr Karrouk rappelle que «les observations météorologiques, au fil des années, attestent de plusieurs précédents au Maroc, notamment en 1963 et à chaque fois que les conditions sont réunies pour donner lieu à ces effets». Le chercheur explique que «La Niña affaiblit l'anticyclone des Açores, qui lui, en interaction avec la dépression d'Islande, crée ce que l'on appelle l'oscillation nord-atlantique négative, le phénomène positif créant des effets inverses» comme la sécheresse et le manque de précipitations. Mohamed Said Karrouk souligne que «nous avons vécu aussi ces événements extrêmes liés au réchauffement climatique», illustrant un «cycle sécheresse-retour des pluies devenu une règle depuis très longtemps». «C'est même ce cycle-là qui a permis une installation pérenne de la population au Maroc, pour y développer une civilisation et une économie grâce au retour de l'eau. La sécheresse est la règle, mais ce regain en ressources hydriques reste indispensable et il suit toujours après le manque de pluie. Nous continuons de vivre ce rythme-là, mais avec un effet supplémentaire qu'est le réchauffement climatique, qui accélère et intensifie l'évaporation, tout en donnant à l'atmosphère une grande capacité de rétention de la vapeur d'eau.» Pr Mohamed Said Karrouk Ces facteurs font que «l'atmosphère nécessite une longue période pour être saturée et pendant cette période d'évaporation, la sécheresse s'installe et dure tout le temps où l'atmosphère est large par rapport à sa température et prendra beaucoup de temps avant le retour de l'eau». Illustrant ces dérèglements climatiques, Pr Karrouk explique que la dernière sécheresse de 2018 à 2025 représente en fait «tout ce temps-là avant la saturation et les précipitations», La Niña étant un déclencheur. Si «les pluies sont désormais là», le réchauffement climatique créera quant à lui «des phénomènes plus extrêmes». Selon Pr Karrouk, «l'existence évolue en gardant sa nature d'alternance, qui devient quant à elle plus intense». Le caractère extrême de ces épisodes a d'ailleurs «existé depuis au moins les 10-20 dernières années», souligne-t-il. Historiquement, il rappelle ainsi «le retour des pluies de 2006, avec des inondations au niveau national, puis en 2009, 2010 et 2011». Des cycles de plus en plus extrêmes Dans le temps, «les barrages ont été remplis pour la première fois de leur histoire, surtout celui d'Al Massira». «Notons d'ailleurs qu'après les inondations globales de décembre 1996 et de février 1997, ce barrage-là n'a pas dépassé un taux de remplissage de 30%. En 2010, il était sur le point de déborder, ce qui a nécessité d'ouvrir les vannes pour protéger l'infrastructure», ajoute le professeur. Maroc : Après 7 ans de sécheresse, qu'apportent les pluies de la fin 2025 ? En novembre 2014, «nous avons par ailleurs vécu la tempête de Guelmim qui a fait beaucoup de victimes et de dégâts». «Plus récemment, en septembre 2023, nous avons assisté à des flux de mousson ouest-africaine jusqu'au sud du Maroc, avec des inondations à Tata, à Ouarzazate, mais également dans le sud algérien et jusqu'en Tunisie», rappelle encore Mohamed Said Karrouk. «Ce qui s'est passé en Espagne, l'année dernière dans la région de Valence, a été suivi d'un phénomène similaire, en septembre dernier dans cette région, à Tata et aussi à Ouarzazate», analyse le chercheur, inscrivant la tempête Francis dans la suite de ces épisodes régionaux. Analysant le caractères extrême de ces changements, le chercheur en écologie Omar Zidi estime pour sa part que ces phénomènes, de moins en moins isolés, vont de pair avec l'évolution globale des défis mondiaux en la matière. Membre du bureau exécutif de la Coalition marocaine pour la justice climatique, Omar Zidi déclare à Yabiladi que ces pluies hivernales revêtent un aspect exceptionnel «par leur abondance en un temps court, provoquant des crues soudaines, comme on y a assisté à Safi sur des lits d'oueds longtemps asséchés mais qui reprennent leurs droits». Estimant également que le Maroc est enclin à vivre ces phénomènes plus souvent, le spécialiste avance l'hypothèse d'un éventuel basculement dans le climat méditerranéen, en référence aux rapports du GIEC qui identifient la région comme l'un des points chauds. «Le constat est mondial et national. Il appelle à une réadaptation des politiques publiques dans les communes et provinces, puisque les stratégies existent et que les pouvoirs locaux sont amenées à les mettre en œuvre dans les territoires», nous déclare-t-il. Bouskoura, l'oued casablancais qui reprend ses droits depuis le XXe siècle Dans ce sens, Mohamed Said Karrouk considère primordial de «faire une étude de la vulnérabilité au Maroc», afin d'identifier l'impact sur chaque territoire. Il s'agit de «faire l'état des lieux de l'existant et adapter les abris, se préparer à limiter les dégâts en protégeant des vies, mais aussi développer les infrastructures et anticiper sur les urgences, afin tirer profit du bon côté de ces épisodes». Article modifié le 02/01/2026 à 17h23