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De toutes les couleurs : Art décoratif ou déjà-vu ?
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 05 - 11 - 2010

Une des fâcheuses attitudes dans le monde de l'art consiste à qualifier la peinture d'un artiste de «décorative» !
Les effets que cette expression a généralement sur les artistes sont néfastes car, bien que l'art décoratif soit une science à part entière et très respecté, qualifier une peinture de décorative est presque une insulte pour l'artiste. Cette expression sous-entend une infériorité par rapport aux œuvres dites «non décoratives.» Je me demande ce que cette expression signifie réellement. Les gens qui l'utilisent, comprennent-ils ce qu'elle insinue ? Dans quels contextes l'utilisent-ils et pourquoi?
Je pense que certains l'utilisent naïvement, sans vouloir blesser, alors que d'autres y font consciemment appel pour peiner, abaisser, réduire et amoindrir des artistes. En fait -et je pourrais me tromper, je pense que cette expression ne veut pas dire grand-chose ! Je crois qu'on l'utilise pour qualifier une œuvre de «déjà-vu» ? En effet, tant que l'œuvre n'a rien de réellement nouveau on la désigne de décorative. Il y a quelques siècles, lorsque les grands artistes passaient une majeure partie de leur temps à répondre à des commandes, les œuvres visuelles produites étaient plutôt décoratives. Presque toute la peinture qu'on produisait alors était destinée à être accrochées aux murs.
Mais alors, c'est quoi l'art non décoratif ? N'allez pas me dire que toutes les œuvres des grands artistes créateurs, innovateurs, sont «non décoratives !» Les plus innovatrices d'entre elles n'étaient peut-être pas décoratives à leur début, mais elles le sont devenues plus tard. Je pense qu'en termes de peinture, l'art décoratif et l'art «non décoratif», représentent la même chose mais à des intervalles de temps différents. Une œuvre d'art innovatrice est d'abord dite non décorative car elle interpelle, elle excite ou dérange. Puis plus tard, avec le temps, quand on s'habitue à son genre, on qualifie toutes celles qui lui ressemblent, qui s'en inspirent, ou simplement celles qui y font penser, de décoratives car l'on se trouve alors dans le domaine du «déjà-vu.» Pensez aux «Demoiselles d'Avignon» de Picasso par exemple. Je me demande combien de gens étaient prêts à l'utiliser comme outil de décoration. Probablement personne. Mais aujourd'hui, on trouve sur tous les murs des œuvres encore plus osées, plus troublantes, plus «bizarres» que les Demoiselles d'Avignon. Pensez aussi à Kandinsky. Son œuvre n'était sûrement pas qualifiée de décorative durant le passage à l'abstraction (car ce n'était pas du déjà-vu). Aujourd'hui, des millions d'œuvres abstraites décorent des salles privées ou publiques à travers le monde. Si vous faites du Kandinsky aujourd'hui, on qualifiera votre travail de décoratif (déjà-vu). Parmi les œuvres créées de nos jours, certaines sont volontairement décoratives et d'autres non. Ces dernières sont donc non décoratives jusqu'au jour où l'on s'y habituera et qu'elles feront partie du «déjà-vu.»


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