Cette image sera automatiquement bloquée après qu'elle soit signalée par plusieurs personnes.
Pour "Le Figaro", le groupe OCP est devenu, sous Mostafa Terrab, un mastodonte qui multiplie les engagements et les mises de fonds sur plusieurs secteurs névralgiques
Premier producteur mondial d'engrais phosphatés, l'Office chérifien des phosphates (OCP), dirigé depuis 2006 par Mostafa Terrab, a porté son chiffre d'affaires de deux milliards d'euros en 2007 à près de dix milliards en 2024, tout en enregistrant un bénéfice net de deux milliards d'euros, après avoir longtemps accusé des pertes. Fort de 18 000 salariés, le groupe, détenu à 95 % par l'Etat marocain, contrôle l'ensemble de la chaîne de valeur du phosphate, de l'extraction à la production d'engrais finis, tout en réduisant la teneur en cadmium de ses produits à 20 mg/kg, nettement en deçà du plafond européen de 60 mg/kg. Sa filiale Nutricrops a triplé sa part de marché mondiale et multiplié par huit sa présence en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Parallèlement, l'OCP a érigé en 2013 l'Université Mohammed VI Polytechnique à Benguérir, accueillant chaque année entre 5 000 et 6 000 étudiants et disposant d'antennes à Rabat, Paris et Montréal. En octobre 2024, un accord conclu avec Engie prévoit le développement de projets dans les énergies renouvelables, l'hydrogène et l'ammoniac «verts», confirmant la place du groupe comme pivot industriel et scientifique du Maroc et du continent africain. Depuis le 1er juillet dernier, l'Union européenne (UE) impose des droits de douane de 6,5 % sur les engrais russes et biélorusses. Cette barrière tarifaire, combinée à d'autres taxes, devait en toute logique redistribuer les cartes du marché mondial des fertilisants et offrir un avantage considérable à l'OCP, premier producteur mondial d'engrais phosphatés et fleuron industriel marocain. Or, Mostafa Terrab, qui dirige le groupe depuis 2006, nuance ce constat. Il affirme que «la guerre en Ukraine n'a jusque-là rien bouleversé. On aurait pu penser que les sanctions soient efficaces, mais les Russes ont plus d'un tour dans leur sac. Ils arrivent toujours à contourner les obstacles ou à trouver d'autres débouchés». Loin de s'inquiéter outre mesure de la concurrence, le président-directeur général du groupe se montre attentif aux aléas géopolitiques. Lorsque surgit le nom de Donald Trump, il réagit avec pondération, parlant de «coéquipiers» plutôt que d'adversaires. Il rappelle que «on ne l'a pas attendu pour être affecté par la politique américaine. Depuis une décision de la commission américaine du commerce international prise il y a quelques années, les Américains nous mènent la vie dure pour introduire nos produits sur place». De fait, le 10 juin, cette même commission a réactivé une procédure antidumping contre les engrais marocains. L'OCP, cependant, poursuit son chemin par l'intermédiaire de sa filiale Nutricrops aux Etats-Unis. Pour M. Terrab, «ce qu'on ne fait pas avec Trump, on le fait au Canada et en Amérique du Sud». Déploiement international et modèle économique hybride Créé dans les années 1930 sous le protectorat français, l'Office chérifien des phosphates est devenu, sous la conduite de Mostafa Terrab, une société anonyme détenue à 95 % par l'Etat marocain et à 5 % par une banque coopérative. L'entreprise revendique une nature comparable à celle des grands services publics. Le dirigeant résume cette singularité en affirmant que «OCP Group est un établissement public à l'image d'EDF en France. La stratégie de développement du Maroc est fondée sur ce modèle économique». À ce propos, il précise que «pas d'amalgame : [le] roi [Mohammed VI] n'a pas d'actions dans OCP Group». L'entreprise n'en reste pas moins au cœur de la vision industrielle du souverain, dont elle est l'un des instruments majeurs. Premier exportateur mondial de phosphate et premier employeur du pays avec 18 000 salariés, l'OCP porte la stratégie économique du royaume, conçu comme plateforme d'ouverture vers l'Afrique. Les résultats obtenus depuis la prise de fonction de M. Terrab sont considérables. Sous sa direction, le chiffre d'affaires a été multiplié par cinq, passant de deux milliards d'euros en 2007 à près de dix milliards en 2024. Le groupe, qui affichait des pertes colossales à l'orée des années 2000, a dégagé en 2024 un bénéfice net de 2 milliards d'euros. Pour expliquer ce redressement, le PDG insiste sur le choix assumé de la transformation locale : «Notre stratégie a été celle de la transformation sur place», dit-il. Il reconnaît que «beaucoup d'investissements ont été nécessaires pour montrer que nous savions commercialiser nos produits finis». Aujourd'hui, l'OCP maîtrise l'ensemble de la chaîne de valeur, depuis l'extraction du minerai dans les bassins de Khouribga, Benguérir, Jorf Lasfar et Boukraa, jusqu'à la production d'engrais prêts à l'emploi. L'entreprise s'est également engagée dans la fabrication d'intrants organiques destinés à l'élevage. Recherche agronomique et transition énergétique Mostafa Terrab place la recherche au centre de sa stratégie. Il affirme que la devise de l'entreprise est «nourrir les sols pour nourrir les hommes». Sa filiale Nutricrops enrichit les fertilisants en micronutriments tels que zinc, manganèse, bore ou fer afin de lutter contre la malnutrition. Le dirigeant compare cette innovation à «des vitamines ajoutées dans l'alimentation». En conjuguant sécurité alimentaire et préservation climatique, l'entreprise a multiplié la part de marché mondiale de Nutricrops par trois et accru de huit fois sa présence en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie. Face aux inquiétudes relatives à la teneur en cadmium de certains engrais, l'OCP a pris les devants. Les teneurs de ses produits ont été réduites à des niveaux nettement inférieurs aux plafonds européens, soit 20 mg/kg contre 60 mg/kg admis ailleurs. En matière de formation, le groupe a créé en 2013 l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) à Benguérir, conçue sur un modèle comparable à celui du Massachusetts Institute of Technology (MIT). Conçu par Ricardo Bofill et Bill Moulay, le campus accueille chaque année 5 000 à 6 000 étudiants dans cinq départements spécialisés, de l'ingénierie aux biotechnologies en passant par l'énergie et le management. Des antennes existent également à Rabat, Paris et Montréal, renforçant la vocation internationale de l'établissement. Le groupe s'investit aussi dans l'énergie. En octobre 2024, à l'occasion de la visite d'Emmanuel Macron au Maroc, l'OCP a signé avec Engie un accord de développement conjoint («Joint Development Agreement», JDA), destiné à porter de grands projets : énergies renouvelables, stockage de l'électricité, hydrogène et ammoniac «verts». L'objectif, explique l'entreprise, est de réduire l'empreinte carbone tout en participant activement à la transition énergétique. Le journaliste Aziz Boucetta, cité par Le Figaro, résume la trajectoire du groupe par une formule éloquente : «OCP est une locomotive, elle draine et entraîne, elle forme et recrute, elle innove et prospecte, elle ose et propose». Il rappelle que ce tournant stratégique n'a pas été exempt de résistances financières ou bureaucratiques. Mais, ajoute-t-il, «le groupe et son patron ont su réagir rapidement, prenant leurs opposants de court par leur réactivité et regagnant la confiance de leurs partenaires». Pour nombre d'observateurs, l'OCP est devenu au Maroc et en Afrique un modèle et une boussole. À l'échelle du continent, il illustre la capacité d'une entreprise publique à conjuguer puissance industrielle, recherche scientifique et vision durable, sous la conduite déterminée de Mostafa Terrab.