Les initiatives récentes de Donald Trump autour du Groenland, bien que formulées hors de tout cadre institutionnel formel, ont provoqué une onde de choc jusqu'au Parlement espagnol. À Madrid, plusieurs formations politiques partenaires de la majorité ont ravivé un débat sensible mêlant souveraineté, sécurité européenne et fiabilité des alliances traditionnelles. En filigrane de ces discussions : la crainte d'un précédent susceptible d'ouvrir la voie à des revendications territoriales, notamment concernant Sebta et Melilla. La question a émergé lors d'une séance plénière du Congrès des députés, initialement consacrée à l'examen de la position du gouvernement espagnol face aux interventions américaines au Venezuela. Interpellé à ce sujet, le ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a vu le débat s'élargir bien au-delà du dossier latino-américain, pour embrasser des enjeux plus vastes touchant à la sécurité du continent européen et à l'intégrité territoriale de ses États. Plusieurs parlementaires ont alors évoqué ce qu'ils considèrent comme des menaces directes contre la souveraineté de pays européens, émanant de grandes puissances pourtant alliées. Dans ce climat de crispation, le porte-parole du parti basque Bildu, Jon Inarritu, a qualifié la situation de « kafkaïenne ». Pour lui, il est tout simplement inadmissible qu'un membre influent de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) puisse remettre en cause, même implicitement, l'intégrité territoriale d'un État allié tel que le Danemark. Une dérive qui, selon lui, illustre les contradictions profondes du système de sécurité collective actuel. Inarritu a également insisté sur la nécessité pour l'Union européenne de faire preuve d'autonomie stratégique et de maturité politique afin de défendre ses propres intérêts, lesquels ne coïncident pas toujours avec l'agenda de l'administration américaine. Une position rapportée par le quotidien El Faro de Sebta, qui souligne la montée d'un discours critique à l'égard de la dépendance européenne vis-à-vis de Washington. C'est toutefois une autre intervention du député de Bildu qui a marqué les esprits dans l'hémicycle. Posant une question directe, il s'est interrogé sur la réaction des alliances militaires occidentales dans l'hypothèse où le Maroc formulerait une revendication sur Sebta et Melilla. Une telle situation conduirait-elle à une activation des mécanismes de défense de l'OTAN ? La question, volontairement provocatrice, a mis en lumière les zones d'ombre entourant les garanties sécuritaires dont bénéficient les États européens, et notamment l'Espagne. Pour la députée du Parti nationaliste basque, Maribel Vaquero, le malaise est plus profond encore. Elle estime que les États-Unis constituent aujourd'hui « le plus grand danger géopolitique international ». Selon elle, la stratégie américaine est désormais largement structurée autour de la compétition pour l'accès aux matières premières et du contrôle des nouvelles routes commerciales dans l'Arctique, un espace redevenu central dans les équilibres géopolitiques mondiaux. Face à cette réalité, elle a plaidé pour la construction d'une Union européenne réellement indépendante en matière de défense et de sécurité. Les critiques les plus virulentes sont venues des rangs de Podemos. Sa secrétaire générale, Ione Belarra, a dénoncé la participation de l'Espagne à des missions de sécurité au Groenland, qu'elle juge « inutiles » et dépourvues de toute justification stratégique. Allant plus loin, elle a appelé à des mesures visant à isoler Donald Trump, y compris par la fermeture des bases militaires américaines implantées sur le sol espagnol. Dans ce contexte, elle a estimé que l'OTAN avait « perdu toute raison d'être ». Cette remise en cause de l'architecture sécuritaire occidentale a également été relayée par des députés des partis BNG et Compromís, qui ont dénoncé ce qu'ils perçoivent comme une « soumission humiliante » aux orientations de la politique américaine. Tous ont appelé à une réévaluation de l'adhésion de l'Espagne à l'OTAN et à l'élaboration d'une politique de sécurité européenne fondée sur la souveraineté et l'indépendance décisionnelle. Le débat parlementaire madrilène s'inscrit dans un contexte politique intérieur déjà tendu. Aux îles Canaries, Podemos a récemment ravivé les inquiétudes autour de la souveraineté territoriale espagnole, évoquant des menaces potentielles pesant non seulement sur l'archipel, mais aussi sur Sebta et Melilla. Le parti met en cause le soutien apporté par le Parti populaire (PP) et Vox aux politiques de Donald Trump, en particulier à son interventionnisme au Venezuela. Selon Podemos, cet alignement de la droite espagnole sur les orientations du président américain « mine le principe de la légalité internationale » et ouvre la porte à des scénarios expansionnistes. Le parti avertit que les précédents créés en Amérique latine pourraient, à terme, se répercuter sur des territoires que Madrid considère comme hautement sensibles sur le plan souverain, au premier rang desquels figurent les îles Canaries, Sebta et Melilla. Ces inquiétudes ont été renforcées par des déclarations de la députée et porte-parole de Podemos, Noemí Santana, qui a établi un parallèle direct avec la Marche verte de 1975. Selon elle, l'affaiblissement du droit international hors d'Europe a des répercussions immédiates sur la sécurité intérieure espagnole. « Ce qui est permis aujourd'hui à Caracas pourrait se produire demain aux îles Canaries », a-t-elle déclaré. Podemos lie enfin ces préoccupations à l'importance stratégique des ressources naturelles entourant l'archipel canarien. Les zones maritimes concernées regorgent, selon le parti, de minerais stratégiques, de réserves gazières et de potentielles ressources pétrolières. Dans ce contexte, le Maroc est accusé d'avoir procédé à une délimitation unilatérale de ses frontières maritimes et d'avoir signé des accords d'exploration avec des entreprises étrangères, avec le soutien des États-Unis, comme le rapporte El Faro de Sebta. Pour de nombreux observateurs, ce débat révèle l'ampleur des inquiétudes croissantes au sein de la classe politique espagnole face aux recompositions géopolitiques régionales et à la montée en puissance du Maroc dans son environnement immédiat. Il marque également le retour, au premier plan du débat public, des dossiers de Sebta, Melilla et des îles Canaries, perçus à Madrid comme des questions de souveraineté parmi les plus sensibles.