Longtemps cantonnée à la sphère privée et familiale, l'économie du soin s'impose aujourd'hui comme un enjeu public central. Dans un contexte de vieillissement accéléré, de mutations démographiques et de généralisation de la protection sociale, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) plaide pour la structuration d'un champ d'action encore largement invisible, mais dont l'organisation pourrait redessiner les équilibres sociaux et économiques du Maroc. Présentant les conclusions de l'avis du CESE sur « l'économie du soin au Maroc », son président Abdelkader Amara a posé un diagnostic clair : le pays fait face à une montée rapide des besoins en accompagnement des personnes tout au long du cycle de vie. L'allongement de l'espérance de vie, la progression des maladies chroniques, la transition démographique et l'évolution des structures familiales exercent une pression croissante sur les mécanismes traditionnels de solidarité, historiquement assumés par les ménages. L'économie de la prise en charge et du soin recouvre l'ensemble des activités destinées à répondre aux besoins physiques, psychologiques et émotionnels des individus, qu'ils soient enfants, personnes âgées, malades ou en situation de dépendance. Elle englobe aussi bien les soins médicaux et paramédicaux, la garde des jeunes enfants, l'accompagnement des personnes en situation de handicap que les tâches domestiques indispensables à la vie quotidienne. Ces activités s'exercent à la fois dans un cadre professionnel rémunéré et dans un cadre familial ou communautaire non rémunéré. Or, au Maroc, cette économie demeure largement sous-valorisée. Faute d'une offre institutionnelle suffisante et équitablement répartie, le recours au soutien familial reste prédominant, alors même que ce dernier se fragilise sous l'effet des transformations sociales. Dans cette configuration, les femmes continuent d'assumer l'essentiel du travail non rémunéré de prise en charge, au prix de coûts économiques et sociaux élevés : interruptions de carrière, précarisation des trajectoires professionnelles et recul de la participation féminine à la vie économique, sociale et politique. Les données avancées par le CESE illustrent l'ampleur de cet angle mort. Selon la Haute-Commission au Plan, l'intégration du travail non rémunéré dans les comptes nationaux pourrait accroître le produit intérieur brut d'environ 19 %, dont 16 % liés aux activités de prise en charge réalisées par les femmes. Ce chiffre confère à ce secteur une portée macroéconomique qui dépasse largement la seule dimension sociale. Pour le Conseil, les réponses actuelles demeurent insuffisantes. Les dispositifs existants restent fragmentés, souvent sectoriels, et marqués par de fortes disparités territoriales. Les services dédiés aux enfants, aux personnes âgées, aux personnes en situation de handicap ou aux femmes manquent de coordination et s'inscrivent rarement dans une vision intégrée des parcours de vie. Cette situation limite l'efficacité de la protection sociale et renforce la vulnérabilité des ménages. Face à ces constats, le CESE appelle à l'adoption d'une stratégie nationale intégrée de l'économie de la prise en charge et du soin. Celle-ci reposerait sur une gouvernance dédiée, un cadre juridique unifié et une meilleure articulation entre politiques publiques sectorielles et territoriales. L'objectif affiché n'est pas de se substituer à la solidarité familiale, mais de la soutenir et de mieux répartir les responsabilités entre l'État, les collectivités territoriales, les professionnels et la société civile. La structuration du secteur est également présentée comme un levier d'emploi. La reconnaissance et la professionnalisation des métiers de la prise en charge, l'amélioration des conditions de travail et l'accès à la protection sociale pourraient favoriser la création d'emplois durables, notamment au profit des femmes et des jeunes à faibles qualifications, dans les services à la personne, la petite enfance et l'accompagnement médico-social. Enfin, le CESE souligne le potentiel territorial et économique de cette économie. L'investissement dans les infrastructures sociales de proximité, l'instauration de mécanismes fiscaux incitatifs, le recours à des financements innovants et l'intégration des outils numériques pourraient faire de la prise en charge et du soin un pilier de la cohésion sociale et un facteur de développement inclusif à l'échelle nationale.