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Abdelkrim El Mejjati raconté par sa femme
Publié dans La Gazette du Maroc le 30 - 05 - 2005


Parcours d'un présumé jihadiste
Donné pour mort en compagnie de son fils Adam, âgé de moins de 12 ans, lors des affrontements de Rass en Arabie Saoudite début avril 2005, Abdelkrim Thami El Mejjati n'en demeure pas moins une énigme. Nous ignorons tout sur son parcours, son entrée dans les rangs d'Al Qaïda, ses voyages, ses fuites et sa personnalité. La Gazette du Maroc publie ici en exclusivité des éléments de réponse qui jettent la lumière sur l'une des grandes figures de l'organisation d'Oussama Ben Laden.
A la question qui est Abdelkrim El Mejjati? La réponse passe-partout est : un Marocain de mère française recherché pour terrorisme depuis plus de deux ans. Et quelques bribes sur son passage par le lycée Lyautey à Casablanca, sa vie au sein d'une famille bourgeoise et son entrée dans le radicalisme. Personne ne sait quand, comment, où, pour quelles raisons… Même après sa mort annoncée début avril 2005, après les grands affrontements de Rass en Arabie Saoudite, où il est censé être tombé en compagnie de son fils Adam, rien n'a circulé sur qui il était, sa vie, son engagement au sein d'Al Qaïda, ses projets. C'est la rencontre avec sa femme, Oum Adam, qui nous a permis d'étayer plusieurs données pour cerner le personnage El Mejjati.
Juin 1991
Abdelkrim Thami El Mejjati a 23 ans. Avec son 1 mètre 95, son aspect de jeune premier et son affabilité, c'est un séducteur qui court la plaine. Il est intelligent, s'intéresse à tout et se cherchait déjà une voie sur le chemin de la vie. Entre juin et juillet de l'année 91, la première guerre du Golfe avait déjà laissé derrière elle son lot de cadavres, d'injustices, d'enfants martyrisés et de consciences aiguisées. Abdelkrim El Mejjati n'avait pas touché en lui ce côté révolté. Sa future femme, son aîné de 7 ans, avait déjà basculé de l'autre côté d'elle-même. "La première guerre du Golfe a chamboulé ma vie, je l'avais prise à cœur. Je n'avais plus de bonheur que dans la mosquée. S'ensuit un changement radical alors que je vivais un tiraillement entre deux personnalités. C'est à cette période que j'ai gardé mon foulard pour toujours". Cet épisode est important dans la vie d'El Mejjati puisque son avenir se dessinait d'ores et déjà à son insu. Sa future épouse vivra des mois de calvaire à cause de son foulard que son patron refusait. Entre "intimidations et fausses accusations", la future Oum Adam sera licenciée. Dans la tourmente, elle trouve à ses côtés cet étudiant charismatique, qui décide de la soutenir, de lui porter secours, de lui faire savoir qu'il trouvait "criminel" un tel comportement de la part de son patron. L'idylle entre Abdelkrim et sa future femme prend corps. C'est à cette période qu'un événement majeur a lieu. El Mejjati qui apprend de son professeur quelques rudiments du Coran finit par lire "la sourate de Mohammed qui est aussi connue sous le nom de la Sourate du Jihad. Quelques mois plus tard, on s'est marié à l'insu de ses parents. C'était surtout le père qui n'avait jamais avalé ce mariage. Jusqu'à aujourd'hui d'ailleurs", confie Oum Adam. Le mariage en question a eu lieu exactement le 25 septembre 1991. Abdelkrim faisait déjà sa prière. Le couple vivra au quartier Gauthier à Casablanca. Pour résumer cette époque, Oum Adam dira: "j'étais derrière la transformation de Karim, mais sans le vouloir".
La Bosnie, étape décisive
Oum Adam trouve un autre travail. Abdelkrim El Mejjati refuse catégoriquement que sa femme revive les mêmes tracas. Il prend la décision de partir en France. D'abord Dijon, ensuite le Bourget pour assister à une conférence islamique. "J'étais enceinte d'Ilyas, il fallait attendre". El Mejjati repartira seul en France pour vendre des articles d'artisanat, histoire de subvenir aux besoins de sa famille. C'est là qu'il décide de partir pour la Bosnie, "horrifié par les crimes ethniques des Serbes et des Croates. Son fils avait trois mois". De l'escapade bosniaque, il gardera beaucoup de séquelles morales. Pour sa femme, c'est là qu'Abdelkrim a pris sur lui le sort des minorités musulmanes. Le jihadiste était déjà né. Il patrouillera du côté de Mostar, ira jusqu'aux contreforts de Sarajevo, voit de très près ce qu'était une guerre sale. Curieux comme cet épisode de la vie d'El Mejjati coïncide au détail près avec celui d'un autre membre important de l'internationale qaïdiste, Omar Saeed Sheikh, l'homme qui a été accusé de l'enlèvement et de l'assassinat du journaliste juif américain Daniel Pearl. Le même profil humain, les mêmes aptitudes intellectuelles, le même déclic bosniaque, à la même époque, la même origine familiale, le même basculement dans l'extrême alors que rien ne pouvait laisser présager un tel changement.
Le passage bosniaque tourne court. El Mejjati revient au bout de quelques mois : "pour nous emmener avec lui, mais on m'avait alors refusé le visa. Il repartira seul en Bosnie". Il n'arrivera pas à entrer sur le territoire bosniaque. Il rebrousse chemin et coule des jours tristes. "Quand il est rentré, il était très mal. Il avait mal digéré l'impossibilité de revenir sur le champ de bataille". Un jour, Abdelkrim disparaît. Panique, inquiétude. Les jours passent. Aucune nouvelle. On s'attend au pire. Au bout d'un mois d'absence, " on apprend qu'il était en prison à Mostar". C'est à la frontière avec la Croatie, qu'il se fait épingler par l'armée croate. On a même failli le fusiller. Il passera près d'un mois en prison et c'est un co-détenu Britannique qui, à sa sortie de prison, avertira l'Ambassade de France. Libéré, il ne pourra plus remettre les pieds dans la région pour 5 ans. Le “moujahid” était à sa maturité. Et la Bosnie était une terre interdite. Il fallait se trouver d'autres cieux pour accomplir son rêve de justicier jihadiste.
À nous deux, Afghanistan
En Bosnie, Abdelkrim avait testé les limites de ses capacités à porter les armes. Il fallait y remédier et très vite. L'étape qui se profile est l'Afghanistan. Il faut s'entraîner, il faut côtoyer l'élite, ceux qui ont choisi la Kalachnikov comme âme sœur. Premier voyage en 1994. Il ira faire la Omra et bifurque vers le pays des Talibans. À l'époque, Kaboul n'a pas encore été prise d'assaut par l'Alliance du Nord. Ahmed Shah Massoud soutenait encore Bourhan Eddine Rabbani et Gulbuddine Hikmatyar jouait déjà les mauvaises alliances. Il passera par Islamabad, puis Peshawar. "C'est lui qui finançait ses voyages", dira sa femme. Le couple vivait sur des économies ? La belle famille avait-elle mis la main aux trésors ? Toujours est-il que nous sommes encore loin de la période où c'est Al Qaïda qui veillera au grain. Et les parents d'El Mejjati dans tout cela ? "Ils n'ont jamais rien su sur ses déplacements" tranche Oum Adam. C'est à Khaldan près de Khost, un camp d'élite où il passera près d'un an au maniement des armes. C'est là le point de chute des plus durs, le nec plus ultra des camps d'entraînement. Il aura ce qu'il cherchait : la grande formation militaire, la connaissance des armes lourdes, l'approche des explosifs, l'intimité avec le “Jihad”. L'aventure s'avère concluante, mais Abdelkrim tombe malade. Il rentre au Maroc via le Pakistan. "Il toussait, était très fatigué. Il avait une anémie grave. Après un séjour à la clinique Al Hakim à Casablanca, on lui fait un examen de la goutte épaisse, mais on saura qu'il avait la Malaria". L'épisode noir du paludisme met Abdelkrim à terre. Il traînera des crises plusieurs mois plus tard. Entre temps, un autre projet de voyage en Afghanistan germait en lui. " C'est un ami qui n'avait rien à voir avec le jihad qui lui suggère un jour de partir aux USA”. C'était vers la fin 1995. Il atterrit dans le New Jersey et très vite décide encore une fois de partir en Afghanistan.
Khaldan, acte I
C'est toujours le Pakistan qui lui ouvre le sésame de l'Afganistan Encore d'autres rencontres, d'autres aventures, d'autres camps, d'autres visages, toujours égrenés sur le cadran des jours. L'homme parfait son cheminement, touche à d'autres technicités, apprend le jihad à la source, se prouve qu'il était sur sa bonne voie. " Malgré ses voyages fréquents, Karim était toujours là pour nous. Il savait aussi qu'il avait laissé derrière lui une femme capable. Il me connaissait bien, faisait confiance à mon expérience. Il aimait ses enfants, leur changeait les couches, leur donnait le biberon, jouait avec les enfants des amis. Mais il ne supportait pas de rester au Maroc. Il essayait de s'insérer ici, mais en vain. L'appel d'ailleurs était plus fort ". Il remet une couche en direction de Kandahar, de Khost et de Jalalabad et revient très vite. Les enfants grandissaient. Sa femme sera atteinte d'un cancer qui finira par se résorber. En 1998, il essaye de convaincre sa famille de prendre la route de Kaboul avec lui. Oum Adam devait rester au chevet de sa mère souffrant d'une leucémie. Voyage ajourné. Abdelkrim devient comme un lion dans une cage. Il supporte mal de ne pas vivre le “jihad” sur " cette terre qu'il avait choisie pour y vivre ". S'ensuivent plus de deux ans de vie au Maroc, toujours à la même adresse dans le quartier Gauthier. Abdelkrim El Mejjati prend son mal en patience et attend son jour.
Un certain 17 juillet 2001
Les enfants sont désormais capables de suivre les parents. La femme a eu l'aval de sa mère lors d'un moment qu'elle décrira de "béni". Elle savait que désormais, c'est une autre vie qui s'ouvrait à elle. Quelques désagréments administratifs et des jours d'attente. El Mejjati prend femme et enfants et s'en va à Madrid chez un ami, un certain Abou Abderrahmane, qui va les héberger quelque temps avant le départ en Iran. " On prend alors un avion Madrid-Milan-Téhéran. On rate l'avion à Milan et on est obligé d'en prendre un autre à Frankfurt. On arrive à Téhéran et on y passe la nuit. Le lendemain on part vers Mashhad, une ville sainte pour les chiîtes, puis on continue vers Taïbad. Les enfants étaient heureux. De Taîbad, on prend un taxi pour la frontière afghane. Après un voyage dans un van délabré on arrive en Afghanistan un vendredi. On attend les cachets des passeports et on entre sur la terre afghane. L'arrivée sur ce sol était un pur bonheur pour moi. Un grand moment d'émotion. Nous avons été reçus par les Talibans comme des rois. Il faut savoir que les passeports arabes ne sont jamais cachetés pour permettre aux personnes de retourner chez elles sans éveiller de soupçons. On nous donne un papier pour le wali de Hérat. Toutes mes idées reçues sur l'Afghanistan s'évanouissent. Je vois des immeubles, des villas, des routes goudronnées. C'était une grande surprise. On descend dans un petit hôtel très propre à 10 dollars la nuit contre 70 pour l'hôtel de Téhéran. Nous avions quelque 4 mille dollars en poche, ce qui est une fortune en Afghanistan surtout que la vie est peu chère. J'avais perdu mes bagages en route, mais je ne voulais pour rien au monde attendre de les récupérer, j'étais impatiente de m'installer. On m'achète un Chader (la burqa afghane). C'était le plus beau jour de ma vie ". Le périple afghan se fera entre Hérat, Kandahar et Kaboul. Oum Adam assure qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de voir Oussama Ben Laden. " Les enfants sont inscrits à l'école Aboubakr Essidik à Kaboul, tous frais compris pour seulement 80 dhs. Ils étaient heureux et se sentaient libres. On a cherché un loyer et on a décidé de nous installer comme des citoyens afghans. J'ai rencontré des femmes de tous les pays : une Suédoise, une Canadienne, une Finlandaise, une Australienne…. La vie était magnifique et tout était abordable. Imaginez que la viande coûtait 1 dollar !"


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