Noureddine Boucetta, mis en liberté conditionnelle Après une sortie sur les colonnes de la Gazette du Maroc faisant la couverture du numéro 427, Noureddine Boucetta, qui a purgé vingt ans d'incarcération à la prison centrale de Kénitra a été mis en liberté conditionnelle. L'homme avait préparé sa réinsertion en travaillant nuit et jour dans les conditions les plus difficiles. Il voulait mériter sa sortie. Aujourd'hui, c'est un homme qui a tourné miraculeusement une page noire de sa vie et regarde vers l'avenir. Il n'a aucune rancune, mais il est plein de gratitude envers tous ceux qui l'ont aidé à endurer vingt ans dans l'espoir de retrouver la société un jour. C'est aujourd'hui chose faite grâce à son acharnement et à la confiance d'une société qui n'a pas tourné le dos à l'un de ses hommes. LGM s'est déplacée chez lui à Fès pour revenir sur sa libération, ses projets d'avenir et son l'espoir. La Gazette du Maroc : vous attendiez une grâce, c'est d'une liberté conditionnelle que vous bénéficiez, quel est votre sentiment ? Noureddine Boucetta : c'est le début de l'espoir pour moi. L'espoir qui m'a fait tenir depuis des années. La prison est un couloir qui pourrait, pour certains, être la fin. Pour moi, c'était le début du regain de qui je suis. Je me suis toujours, à chaque instant, répété, durant vingt ans, que du moment que ma vision de la vie n'est entachée d'aucun négativisme, je pourrais bâtir pour l'avenir. Bâtir pour moi-même, pour la société, pour les miens, pour oublier le poids du passé. Aujourd'hui, je suis libre, j'ai retrouvé ma famille, j'ai touché du doigt le début d'une nouvelle étape dans ma vie. L.G.M : comment avez-vous pu garder l'espoir avec une condamnation à perpétuité ? N.B : il fallait se poser les bonnes questions. Et ce, très vite. Je n'avais pas le droit à l'erreur. J'ai très vite réglé les premières difficultés dans un milieu carcéral. J'ai fait le tour de la question pour savoir ce que je devais faire pour garder mon humanité dans un milieu où il est presque impossible de ne pas laisser trop de soi dans la douleur, la privation, l'entourage, la promiscuité… C'est là que j'ai fait le choix de mon propre exil. Un exil volontaire pour trouver ma place dans un monde qui m'était hostile à la base. Le moyen le plus sûr que j'avais à la portée de mes mains était les études. J'ai décidé qu'il fallait continuer, aller de l'avant, faire comme si c'était une simple parenthèse dans ma vie. J'ai donc tout mis dans le travail acharné, nuit et jour, dans les conditions les plus inimaginables. Mais rien, absolument rien, ne pouvait m'atteindre. Il faut aussi savoir que tout ceci a coïncidé avec les choix du ministère de la Justice dans le cadre de réels changements pour la réinsertion des détenus. C'était au début des années 90 et ceci m'a donné encore plus d'énergie pour mettre en pratique mon choix de réussir à m'en sortir. Cette vision de faire de la prison un établissement productif me convenait parfaitement. Je me suis donc inscrit dans cet élan. Et ce qui était un exil s'est vite mué en un défi de chaque instant. D'abord la réconciliation avec soi, avec la société, avec le monde pour prouver que mon passage par ces lieux n'était qu'un hasard. Ceci ne pouvait en aucun cas être représentatif de qui je suis, de ce que je porte en moi d'humanisme et d'amour pour la société où je vis. L.G.M : il faut une sacrée dose de détermination pour arriver à dépasser l'horreur et trouver le chemin de la liberté en prison… N.B : pour moi tant que je pensais de façon positive sans aucune ombre au tableau que je m'étais dessiné, je savais qu'il fallait ne regarder que devant moi. Hier est un poids, un attelage qui pourrait être un immense handicap. Alors je vivais dans l'instant et j'en tirais le meilleur. Dans mes relations humaines avec les autres, mon entourage, mes états d'âme, mes passions, mes rêves. Il fallait aussi savoir utiliser le temps. Le temps qui peut être un allié de taille ou le pire ennemi pour un détenu. Ce qui peut sauver l'individu, c'est l'approche qu'il fait de ce qu'il attend encore de lui-même. Je ne me suis jamais senti comme vaincu ou mis au ban de la société. Je savais, par ailleurs, qu'il fallait prouver à tous, famille, entourage immédiat, direction, compagnons de détention, professeurs… que j'étais capable de réussir ce que d'autres, en dehors de la prison, jouissant de toute la liberté, ne pourraient pas faire. On pourrait appeler cela le besoin d'avoir une longueur d'avance sur le temps. Le dépasser, lui prendre un peu de son implacabilité. Vous savez, je n'avais pas beaucoup de choix. J'ai misé tout dans la discipline et la bonne conduite. J'ai toujours eu d'excellents rapports avec tous, des gardiens au directeur en passant par les détenus, les visiteurs, les gens que je rencontrais par hasard… En prison, on rencontre une variété humaine qui peut vous déboussoler si vous ne savez pas ce que vous voulez faire de votre séjour entre quatre murs. Il faut témoigner du réel respect à tout le monde. C'est là le secret pour vivre de façon sereine sa détention. Ensuite, il y a les défis qu'il faut savoir relever et réaliser un à un sans jamais se précipiter. Je ne sais pas comment cela s'est fait, mais même dans les moments où ma faiblesse était plus forte que mes défis, je trouvais de l'espoir quelque part pour tenir le coup et vivre l'instant sans trop de pression. Ma relation avec la vie est tellement forte que je crois que c'est cela qui m'a donné la force dont j'avais besoin pour faire tout ce long chemin. L.G.M : mais qu'est-ce qui a fait de vous ce que vous êtes aujourd'hui malgré vingt ans de prison ? N.B : je ne pouvais pas mener à terme mon choix et mes décisions sans l'apport de beaucoup de personnes. Ici, je me dois de remercier et de témoigner mon immense gratitude à tous ceux qui ont partagé et vécu avec moi cette grande épreuve. Il y a d'abord ma famille qui n'a jamais cessé de me soutenir dans les moments les plus durs et les plus invivables. Ma famille a cru en moi. Elle n'a jamais laissé le doute s'immiscer dans son cœur. Au contraire, tous les membres de ma famille ont apporté, chacun au-delà de ses capacités pour m'aider à dépasser l'horreur, la solitude, le besoin… La patience de mes parents et de mes frères et sœurs n'a pas d'égal à mes yeux. Leurs sacrifices pour que j'y arrive sont nombreux et aujourd'hui je leur demande à la fois pardon et je leur dis toute ma gratitude pour la vie. L'espoir était dans leurs visages, dans le creux de leurs regards. Je le puisais dans chaque geste que les gens avaient pour ma personne. Il y a aussi mon oncle qui a une place très spéciale dans mon cœur. Je lui dois beaucoup à lui aussi. Sans oublier d'autres personnes qui ont participé à mon bonheur, à ma joie, à imprimer dans ma mémoire le souvenir d'une liberté prochaine. L.G.M : qui par exemple ? N.B : Je dois d'abord insister sur le rôle joué par Sa Majesté grâce à sa politique humaine. Le programme de réinsertion réfléchi par le Souverain a été le catalyseur qui m'a ouvert les portes de la vie dans un lieu où seule la mort m'attendait. Vous ne pouvez pas savoir à quel degré l'image du Roi de ce pays m'a été d'un grand soutien. Il incarnait pour moi l'espoir, la joie retrouvée, un père qui prend soin de ses enfants, de sa nation, de toutes les énergies qui peuvent participer à bâtir cet avenir dont nous rêvons tous. Je le dis avec fierté aujourd'hui, ma réussite a été aussi du fait que le Roi de ce pays était à l'écoute de nos douleurs, de nos maux et de nos aspirations. L.G.M : comment avez-vous vécu toutes ces années d'emprisonnement tout en accumulant des diplômes ? N.B. : le respect était très important pour moi. Celui que je pouvais inspirer aux autres et ce que mes semblables me témoignaient. J'étais toujours heureux d'avoir des rapports basés sur l'estime avec tout le monde. Je n'ai pas de mauvais souvenirs. Ou plutôt, j'ai pu les effacer de ma mémoire. L'essentiel est tout ce qu'on m'a donné. Les gardiens ont été très bons avec moi. Ils étaient même navrés que je sois en prison. Ils m'ont facilité beaucoup de choses et leur soutien est dans mon cœur à tout jamais. Aussi, faut-il souligner le rôle joué par la direction pénitentiaire et ses responsables qui ont cru en moi et en mes capacités. Mes professeurs qui ont toujours fait en sorte que je me sente bien et confortable. Ils m'ont encouragé, donné des conseils, nourri mon esprit. Sans oublier aussi les détenus qui ont fait preuve de beaucoup de maturité et de respect à l'égard de ma personne. Sans l'aide de toutes ces personnes, je n'aurai jamais pu accomplir ce que j'ai réussi à mettre sur pied aujourd'hui et qui n'est que le début d'une assise pour penser à l'avenir. L.G.M : qu'est-ce qui a été le plus dur à assumer ? N.B. : la dépendance. Le plus dur est d'être constamment un poids sur les épaules de tous ceux qui vous aident. Imaginez qu'à cinq ans, j'étais dépendant de mes parents, à quinze ans, je l'étais encore, à vingt ans et aujourd'hui à 39 ans. C'est un sentiment qui aurait pu faire beaucoup de dégâts, mais j'ai su le gérer. Sinon, j'aurai aimé ne plus dépendre, voler de mes propres ailes, apporter mon grain de sel à cette famille, participer aussi pour leur rendre un tant soit peu de ce qu'ils ont fait pour moi. Mais, je ne pouvais faire un pas sans qu'ils soient là pour moi. Oui, la dépendance est terrible. L.G.M : vous dites aujourd'hui que le passé est oublié ? Comment peut-on y arriver après vingt ans de prison ? N.B : vous savez, l'être humain est comme une espèce d'ordinateur. Sa capacité de mémoire n'est pas infinie. Il faut savoir passer l'éponge, se débarrasser de beaucoup de choses pour pouvoir avancer. Exactement comme quand nous avons plusieurs applications ouvertes et qui nécessitent une grande mémoire. Si ce n'est pas le cas, l'ordinateur peut " planter ", marquer un arrêt qui pourrait être fâcheux. Non, il m'a fallu vider constamment, laisser la place au futur, à ce qui peut être entrepris encore. Je ne veux pas porter de boulets aux pieds en me mortifiant à chaque instant. Non, la faute est derrière moi. Je suis en train de la réparer, c'est le plus important. Voici ce que je me disais constamment. Tout passe, ce qui reste, c'est le bonheur que je tire de la perspective d'un moment plus beau pour après. J'ai vécu transporté dans l'avenir avec la foi. J'ai passé vingt ans sans jamais regarder en arrière. Non pas que je voulais éviter le poids de ce qui m'a mené en prison. Non, de cela j'avais fait le tour et je savais qu'il fallait payer ma dette à la société. C'était là aussi un choix stratégique pour ne pas tomber dans le piège du passé qui est parfois un handicap insurmontable. L.G.M : que pensez-vous aujourd'hui des programmes de réinsertion des détenus ? N.B. : beaucoup de bien. Puisque nous avons déjà parcouru du chemin pour aider les ex-détenus à retrouver leur dignité. C'est une politique qui va sur de bonnes bases. Et ce que j'ai vécu en est l'exemple. La prison n'est pas un lieu de détention et de privation. Elle n'est pas non plus un endroit où l'on est puni et châtié uniquement. Mais on peut y construire pour l'avenir tant que la volonté est là pour nous guider. Et je ne suis pas le seul et j'espère que beaucoup d'autres suivront cette voie pour se réconcilier avec la société et eux-mêmes. Car l'objectif dans tout cela est de retrouver la dignité de l'être humain. Ce qu'il nous faut aujourd'hui, c'est une réinsertion inspirée de la réalité de notre pays. Nous n'avons aucun besoin d'aller puiser dans les expériences à l'étranger. Nous avons nos particularités et nos expériences doivent s'en nourrir. Sur le terrain, cela se traduit par de nombreuses manifestations qui apportent déjà leurs fruits. Les semaines culturelles dans les prisons sont un point important qu'il faut mener plus loin. Quand on montre à un prisonnier que la société ne l'a pas oublié, qu'il fait toujours partie d'un programme de développement humain, c'est déjà le début de la réinsertion. La suite, c'est un chemin partagé entre la société et le détenu. Chacun doit faire sa part de travail. Chacun doit assumer ses responsabilités. Je dois aussi rendre hommage au travail effectué par l'Observatoire marocain des prisons, la Fondation Mohammed VI pour la réinsertion des détenus dont le sens de la responsabilité est à la base de beaucoup de bonnes choses. Sans oublier le rôle que la presse a joué dans ce dossier et notamment pour ce qui concerne mon cas. Sans la couverture médiatique que vous votre journal a faite, mon histoire serait restée dans l'ombre. Pour ma part, j'ai toujours pensé que la presse pouvait plaider ma cause, soutenir mon action et c'est aujourd'hui chose faite. L.G.M : comment voyez-vous l'avenir ? Avec beaucoup d'espoir. J'ai fait une partie du chemin pour rencontrer la société. J'attends d'elle qu'elle me tende la main. Je ne suis ni dans la revendication, ni dans la rancune, mais dans la réconciliation, l'ouverture, le partage, l'amour que j'ai à donner et que j'attends de recevoir. Je veux participer à cette mouvance magnifique que vit mon pays. Je veux être de cette marche. Je veux accompagner cet élan. Mon avenir appartient aussi à ceux qui voudront croire encore en moi et me rendre ma dignité entière. Vous savez, je ne suis que gratitude pour tout ce que j'ai vécu. Aujourd'hui, je veux vivre en apportant ma pierre à l'édifice. Que l'on me laisse cet honneur de servir mon pays.