Alors que le partenariat Afrique-Europe entre dans une phase critique, la Fondation Afrique-Europe appelle à dépasser les logiques d'aide pour bâtir un modèle fondé sur la co-création, les investissements stratégiques et des résultats tangibles. Le Maroc y émerge comme un acteur structurant de la refonte des relations entre les deux continents. Publié à la veille du 7e Sommet UA-UE à Luanda, le rapport «The State of Africa-Europe 2025 – Financing Our Future» marque un tournant. Elaboré par la Fondation Afrique-Europe (AEF), en partenariat avec l'AUDA-NEPAD et plus de 70 institutions africaines et européennes, ce document se veut à la fois un état des lieux lucide et un manifeste en faveur d'un basculement stratégique consistant à sortir de l'aide conditionnée, penser la finance autrement et aligner les moyens sur les objectifs communs. «Si l'Afrique et l'Europe veulent avoir une influence réelle sur la scène mondiale, elles doivent unir leurs forces, saisir ce moment charnière de transition géopolitique et prouver, par des résultats concrets, les bénéfices de leur partenariat», affirme Paul Walton, directeur exécutif de l'AEF. Dès l'introduction dudit rapport, le ton est donné : il s'agit de réinventer un cadre de coopération fondé sur le partage des risques, l'innovation financière et la mesure d'impact. Le document rappelle avec force que «l'Afrique perd chaque année près de 90 milliards de dollars via les flux financiers illicites», tandis que ses besoins en financement du développement atteignent des sommets. Le Maroc, laboratoire d'une coopération d'impact Dans cette feuille de route transcontinentale, le Maroc occupe une place singulière. Plusieurs chapitres du rapport mettent en lumière ses contributions exemplaires, notamment dans les domaines de la santé, de l'énergie, de la gouvernance financière, de l'économie bleue et des industries culturelles. En matière de santé, le rapport cite le Royaume comme modèle d'industrialisation sanitaire, grâce notamment au complexe de production de vaccins de Benslimane. «Le cas du Maroc illustre une stratégie de souveraineté sanitaire régionale, combinant infrastructures industrielles, coopération Sud-Sud et investissements publics ciblés», lit-on dans le chapitre consacré à la santé. Le Maroc s'inscrit ainsi dans une logique d'«autonomie stratégique», renforcée par une coopération triangulaire intégrant les partenaires européens. Cette stratégie permettrait, à terme, de sécuriser les chaînes d'approvisionnement pharmaceutiques sur le continent africain. Dans le domaine de la transition énergétique, le Royaume est présenté comme un catalyseur de l'Initiative Africa-Europe pour l'énergie verte. «Le Maroc est un acteur central dans l'accélération de l'intégration régionale énergétique, grâce à sa stratégie solaire et éolienne, ainsi que ses interconnexions avec l'Europe», souligne le rapport. Le projet Xlinks – câble sous-marin de 3.800 km reliant le Maroc au Royaume-Uni – est cité comme une illustration d'initiative pionnière. Le gazoduc Nigéria-Maroc, traversant onze pays d'Afrique de l'Ouest, incarne également cette approche transrégionale, alignée sur les objectifs de souveraineté énergétique africaine et de sécurisation de l'approvisionnement européen. Autre point fort du Maroc : sa capacité à mobiliser l'épargne nationale via des instruments innovants. Le rapport met en avant le Fonds Mohammed VI pour l'Investissement et la Caisse de Dépôt et de Gestion (CDG), en tant qu'exemples d'«institutions africaines capables de canaliser les capitaux domestiques vers des projets structurants». Selon le texte, «le Maroc offre un cadre de gouvernance pour les fonds souverains qui peut inspirer une gouvernance continentale». Ce positionnement s'inscrit dans une stratégie plus large visant à réduire la dépendance à l'égard des financements extérieurs, en particulier ceux conditionnés ou volatils, et à développer des instruments adaptés aux réalités africaines. Par ailleurs, le rapport consacre un chapitre à la gouvernance océanique, identifiée comme un axe stratégique du partenariat Afrique-Europe. Le Maroc y est décrit comme un acteur «doublement légitime» en raison de ses façades méditerranéenne et atlantique. Il est mentionné dans la feuille de route Africa-Europe Ocean Roadmap, qui appelle à la mise en place de cadres partagés pour la préservation des écosystèmes marins, le développement de la pêche durable et l'investissement dans les ports verts. Et, dans un monde où l'influence passe aussi par la culture, le Maroc est signalé comme un pays moteur des industries culturelles et créatives (ICC). Le rapport évoque les efforts de digitalisation du patrimoine, de soutien aux jeunes créateurs et de structuration de filières culturelles. Il note que «le Maroc investit dans les industries culturelles, notamment par la formation des jeunes créateurs, l'appui aux festivals et la numérisation du patrimoine». Ce positionnement contribue à asseoir une diplomatie culturelle tournée vers l'Afrique et la Méditerranée, à la croisée des mondes arabo-musulman, subsaharien et européen. Un plaidoyer pour une nouvelle gouvernance financière L'un des apports majeurs du rapport réside dans son appel à transformer les instruments existants. Il appelle à une réforme structurelle des instruments financiers internationaux, souvent jugés inadaptés aux besoins africains. Mo Ibrahim, cofondateur de l'AEF, plaide pour un basculement : «Ce rapport propose une feuille de route concrète pour établir un nouveau pacte financier, qui dépasse la logique de l'aide pour s'orienter vers la co-création, le partage des risques, la création de valeur et la mise en commun des ressources». Pour lui, «il faut aller au-delà des engagements de financement traditionnels et privilégier des mécanismes centrés sur l'impact». Parmi les propositions clés, d'ailleurs, figurent la création d'un mécanisme permanent de suivi UA-UE, assurant la continuité entre les sommets, une meilleure mobilisation des ressources internes, à travers la lutte contre les flux illicites en plus de l'activation de fonds souverains, fonds de pension et diasporas comme sources de financement innovant. Le Maroc, acteur d'un multilatéralisme africain rénové Le rapport se clôt sur une vision stratégique ouvrant un nouveau cap pour l'ensemble du continent. Il s'agit de faire du partenariat Union africaine – Union européenne un levier pour une réforme du système multilatéral. Dans cette perspective, le Maroc apparaît donc comme un acteur doté d'une diplomatie proactive, capable de conjuguer ancrage continental et rayonnement international. «Le Maroc participe activement à la redéfinition d'un multilatéralisme équilibré, où l'Afrique codéfinit les priorités plutôt que de les subir», lit-on dans la conclusion. Pour le Royaume, ce partenariat revisité est à la fois un terrain d'influence stratégique et un outil de développement endogène. Il engage aussi une responsabilité partagée : celle d'incarner un avenir commun, bâti sur la solidarité, l'innovation et l'impact réel. Refonder le partenariat Afrique-Europe… cinq leviers proposés Au-delà des constats, le rapport «The State of Africa-Europe 2025 – Financing Our Future» propose une série de recommandations concrètes pour instaurer une coopération plus équitable et plus efficace entre les deux continents. Il appelle d'abord à la mise en place d'un mécanisme de suivi permanent UA-UE, qui permettrait de garantir une continuité entre les Sommets et de s'éloigner de la logique des engagements sans lendemain. Ce mécanisme serait chargé de suivre les indicateurs de progrès, d'en assurer l'évaluation indépendante, et de maintenir le rythme des réformes. Le deuxième levier concerne la mobilisation des ressources internes africaines. Le rapport insiste sur l'importance de capter l'épargne domestique à travers les fonds de pension et les fonds souverains, comme l'illustre le cas du Maroc. Ces outils sont jugés essentiels pour financer des projets de long terme, tout en réduisant la dépendance aux financements extérieurs. Troisièmement, le rapport plaide pour une réforme structurelle des instruments financiers internationaux. Il dénonce leur inadéquation aux priorités africaines, notamment dans les domaines du climat, des infrastructures ou de la santé, et appelle à des critères d'accès plus justes et adaptés aux réalités du continent. Autre proposition : le renforcement des partenariats industriels régionaux. L'objectif est de construire des chaînes de valeur panafricaines, en particulier dans les secteurs stratégiques comme la santé ou l'énergie, pour favoriser la transformation locale et réduire la vulnérabilité aux importations. Enfin, le rapport met en avant la nécessité d'intégrer pleinement la culture et la jeunesse comme axes structurants du développement. Il s'agit de reconnaître leur rôle dans la cohésion sociale, la création d'emplois et le rayonnement international des pays africains. En cela, la valorisation des industries culturelles ou l'accompagnement des jeunes créateurs, comme le fait le Maroc, deviennent des priorités politiques à part entière.