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IA souveraine : les dessous du partenariat Maroc–Mistral
Publié dans Les ECO le 16 - 01 - 2026

Consciente de la concentration croissante du pouvoir technologique entre une poignée d'acteurs, la tutelle revendique une forme de «non-alignement technologique» afin de préserver sa souveraineté numérique. D'où, en partie, le choix de Mistral.
Pour le commun des mortels, l'IA se résume à une interface qui interprète des «prompts» formulés en langage naturel et renvoie, en retour, une réponse d'une précision presque déconcertante. À aucun moment ne vient l'idée de s'interroger sur le sort des données numériques, pourvu que le résultat sonne juste. Si les utilisateurs se soucient peu du traitement de leurs données personnelles, à l'échelle d'un Etat, le recours à l'intelligence artificielle engage bien plus qu'un manque à gagner technologique.
«La dépendance technologique ne saurait plus être appréhendée comme un risque théorique, mais bien comme une vulnérabilité stratégique avérée», lance Amal El Fallah Seghrouchni, ministre de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, lors du lancement de la journée AI Made in Morocco, tenu ce 12 janvier 2026, à Rabat.
La mise en garde de la tutelle vient appuyer les conclusions des dernières assises nationales de l'intelligence artificielle, organisées les 1er et 2 juillet 2025, où chercheurs et experts des modèles d'apprentissage avancé venaient d'acter le basculement des technologies cognitives d'un levier d'efficience opérationnelle au service de la productivité vers un instrument déterminant de puissance économique, institutionnelle et géopolitique.
Embargo économique
Le risque économique se traduit par une éventuelle dépendance aux grands fournisseurs sur un service ou une infrastructure relevant de juridictions susceptibles, en cas de tension, d'en restreindre l'accès. Comme en témoigne un épisode faisant écho à l'actualité récente.
Sous le mandat Trump1, les Etats-Unis avaient imposé des sanctions ciblées contre le gouvernement du Venezuela visant des entités étatiques et des personnalités liées au régime de Nicolas Maduro, et bloquant leurs actifs sous juridiction américaine.
Ces mesures ne constituent pas un embargo total contre la population, mais limitent considérablement les transactions financières, commerciales et technologiques impliquant des institutions basées à Caracas. À partir de là, certaines grandes entreprises technologiques américaines ont dû interrompre leurs services vis à vis des utilisateurs vénézuéliens pour se mettre au diapason des sanctions. L'exemple d'Adobe qui a été contrainte de désactiver des comptes de ses usagers, du fait que l'accès à ses logiciels et services était tombé sous le coup des sanctions.
Tout le monde se souvient également du cas Huawei, fiché en mai 2019 par le département du commerce américain sur une liste noire (Entité list), interdisant aux entreprises américaines de vendre ou de transférer à l'équipementier chinois, sans licence spéciale, des technologies jugées critiques. Cela inclut des processeurs avancés, notamment des puces fabriquées par TSMC, ainsi que les logiciels et services Google sur Android.
Non-alignement technologique
Dans un paysage mondial où les technologies se concentrent entre les mains d'un nombre restreint d'acteurs, la doctrine officielle assumée par Amal El Fallah Seghrouchni, se veut claire. «La stratégie du Maroc en matière d'IA s'articule sur un principe cardinal de non-alignement technologique, entendu non comme un repli sur soi, mais comme la volonté souveraine de ne pas déléguer sa capacité de décision, de régulation et d'innovation à des technologies conçues ailleurs, selon des intérêts qui ne sont pas nécessairement les nôtres».
Dit autrement, la tutelle entend conserver la main sur ses infrastructures et données numériques. Pour y parvenir, elle mise sur une jeune pousse européenne, qui, depuis, s'est muée en scale-up valorisée à plusieurs milliards, et s'est fait un nom en proposant des modèles plus ouverts et accessibles face aux mastodontes comme OpenAI ou Gemini. Le développeur du robot conversationnel «le Chat» est soutenu par un investisseur d'envergure, ASML.
Dans la chaîne de valeur de l'IA, ce géant, souvent décrit comme le «goulot d'étranglement» européen des semi-conducteurs, a injecté en septembre 2025 environ 1,3 milliard d'euros dans le tour de table, en en détenant ainsi près de 11%. Pour de nombreux observateurs, le rapprochement avec Mistral est perçu comme une forme d'émancipation vis-à-vis des géants américains.
«C'est une manière de dire, on veut une IA qui soit peut-être plus alignée sur des valeurs européennes, plus modulable, et qui permette au pays de garder un certain contrôle sur ses données et sur ses choix technologiques», explique Hachim Ohlale, consultant en IA, head of Analytics and data science at Synechron.
Cloud Act
Autre facteur en faveur de ce choix : Mistral est soumis à un cadre européen plus alignée sur des valeurs de régulation et de protection relevant des priorités de la tutelle. Faire appel aux grands fournisseurs peut exposer un pays à ce que ses données sensibles soient hébergées sous une juridiction étrangère, avec des lois comme le Cloud Act permettant aux autorités américaines d'accéder à certaines données.
«En cherchant une alternative européenne comme Mistral, le Maroc tente justement de limiter ce risque et de s'assurer que ses données sensibles restent sous une juridiction plus alignée sur ses propres intérêts», note Hachim Ohlale.
L'Union européenne, pour sa part, a adopté une approche axée sur la protection des données personnelles et la souveraineté numérique. Plutôt que de se doter d'un outil juridique facilitant l'accès aux données par les autorités, elle mise sur un cadre emblématique, le Règlement général sur la protection des données (RGPD), visant avant tout à garantir que les données des citoyens soient traitées avec leur consentement.
Ainsi, le récent rapprochement conclut en septembre 2025 entre l'Etat et Mistral AI vise à «renforcer les compétences en intelligence artificielle et se positionner en tant que hub régional dans ce domaine d'ici 2030».
Le partenariat inclut la création d'une datafactory nationale et d'un laboratoire de R&D dédié aux IA génératives, avec l'ambition de développer des modèles de langage (LLM) adapté aux langues locales. Si l'Etat a jeté son dévolu sur Mistral, c'est précisément pour maîtriser ses choix technologiques. Ira-t-il jusqu'à garantir un transfert substantiel de know-how?
Amal El Fallah Seghrouchni
Ministre de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration
«La stratégie du Maroc en matière d'IA et de numérique s'articule sur un principe cardinal de non-alignement technologique, entendu non comme un repli sur soi, mais comme la volonté souveraine de ne pas déléguer sa capacité de décision, de régulation et d'innovation à des technologies conçues ailleurs, selon des intérêts qui ne sont pas nécessairement les nôtres»
La CNDP circonscrit le périmètre de l'IA
Le Maroc franchit une étape institutionnelle dans l'encadrement de l'intelligence artificielle. En marge de la journée AI Made in Morocco, la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP) a présenté un framework national d'IA responsable, conçu en partenariat avec le ministère de la Transition numérique.
Objectif affiché : permettre un déploiement rapide des technologies d'IA tout en garantissant la protection des droits fondamentaux et de la dignité humaine. Ce cadre vise à instaurer un usage «sûr et respectueux» de l'IA, technologies loin d'être infaillibles.
«L'IA n'est pas un problème en soi, tout dépend de l'usage que l'on en fait», résume Omar Seghrouchni, président de la CNDP, en insistant sur la nécessité d'un «code de la route numérique» pour prévenir les biais, notamment les atteintes aux libertés individuelles.
Conçu pour s'aligner sur les standards internationaux, le framework ambitionne aussi de renforcer la compétitivité de l'écosystème local, en offrant aux administrations, aux entreprises et aux startups un référentiel clair pour développer des solutions d'IA compatibles avec les exigences éthiques et juridiques à l'échelle mondiale.
Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO


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