Sous le coup de la menace tarifaire, les leaders asiatiques de la confection se rabattent vers le Vieux continent, débouché historique de l'industrie textile nationale. Une tendance confirmée par les dernières statistiques d'Eurostat qui confirment le basculement du centre de gravité du sourcing européen vers l'Asie. Se projeter en période d'incertitude est un luxe que les industriels textiles ne peuvent s'offrir depuis le durcissement des politiques tarifaires américaines. Pour parer au manque de visibilité, les donneurs d'ordres renouent avec leurs vieux réflexes. Il y a moins d'un an, quelques jours avant l'entrée en vigueur des hausses tarifaires sur des produits importés, notamment, du Vietnam et de Chine (en avril 2025), les marques et distributeurs américains ont dû reporté leurs achats, en attendant d'y voir plus clair. Sous la menace tarifaire, de nombreux observateurs n'excluent pas d'éventuels gels de commandes, impliquant des renégociations contractuelles, voire un redéploiement du sourcing vers d'autres bassins d'approvisionnement. Une situation qui ne profite pas forcement au Maroc. Face à la frilosité ambiante, les poids lourds asiatiques se sont rués sur l'Europe, premier partenaire commercial du Royaume. En effet, les dernières données issues d'Eurostat actent une recomposition structurelle des achats de l'Union européenne en vêtements. Entre janvier et novembre 2025, les importations relevant des chapitres SH61 et SH62 (respectivement les vêtements en matières textiles tricotées et non tricotées, selon la nomenclature douanière internationale) restent largement dominées par les grands acteurs asiatiques, au détriment des fournisseurs traditionnels du pourtour méditerranéen. De quoi annoncer une bataille très disputée sur un débouché historique de l'industrie textile nationale. Vers une hégémonie asiatique? Tout semble indiquer une poursuite, voire une accentuation de la tendance observée il y a un mois. Les importations européennes, à fin novembre, confirment le basculement du centre de gravité de l'approvisionnement du Vieux continent vers l'Asie. En effet, l'empire du milieu parvient à accroître ses exportation de 6,5%, le Bangladesh de 7,6%, tandis que le Vietnam accélère, à 10,1%. L'Inde suit la même trajectoire avec 8,3%, et le Cambodge se démarque par une envolée de 15,2%. «L'Asie capitalise sur son avantage compétitif en s'appuyant sur un appareil productif de plus en plus intégré. Elle ne se positionne plus seulement sur le coût du travail, mais sur des chaînes de valeur complètes, une forte capacité industrielle, une adaptation rapide aux cycles de production et une montée en compétences continue des écosystèmes locaux», souligne Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle. Face à la déferlante asiatique, les fournisseurs historiquement privilégiés, en raison de leur proximité géographique avec l'Europe, peinent à maintenir leur position. Les données d'Eurostat révèlent en effet une évolution modérée, voire négative, pour les principaux acteurs de la zone euro-méditerranéenne. Sur la période considérée, le Maroc enregistre un léger recul de 0,2%, la Tunisie affiche un repli de 3,9%, au moment où la Turquie chute de 11,3%. Cette érosion relative des parts de marché intervient quand bien même la demande européenne demeure, dans l'ensemble, stable. «La proximité géographique, longtemps considérée comme un atout décisif en matière de réactivité et de délais, ne suffit plus à combler l'écart de compétitivité prix et volumes avec les grands producteurs asiatiques», analyse Lachgar. Autrement dit, l'argument du «near-shoring» s'émousse face à la puissance industrielle et logistique des grands pôles manufacturiers asiatiques. Bouffée d'oxygène L'analyse des flux commerciaux avec l'Espagne (l'un des principaux importateurs européens d'habillement), offre une lecture plus nuancée de la situation. Le marché ibérique connaît une forte accélération de ses importations depuis l'Asie avec, notamment, une croissance de 16,5% pour la Chine, 29,2% pour le Cambodge, tandis que le Bangladesh et l'Inde progressent, respectivement, de 9,8% et 7,5%. Mais en dépit de ce rouleau compresseur asiatique, certains fournisseurs méditerranéens parviennent à tirer leur épingle du jeu. Ainsi, la Tunisie a pu maintenir une progression de 6,6%, et le Maroc, avec une croissance de 1,8%, confirme sa capacité à sécuriser ses positions sur ce marché clé. Cette performance s'explique par les liens industriels de longue date qu'entretiennent les deux rives. Elle est fondée sur une intégration avancée des chaînes d'approvisionnement, et une relation de confiance mutuelle éprouvée au fil des décennies, comme le rappellent régulièrement les industriels lors des grandes rencontres du secteur. Recomposition du sourcing mondial Au-delà des logiques industrielles, le contexte commercial international joue un rôle déterminant dans la recomposition du sourcing mondial. Côté américain, un dispositif encadre depuis des années une partie des exportations africaines vers les Etats-Unis. Il s'agit de l'AGOA (African Growth and Opportunity Act), dispositif commercial unilatéral des Etats-Unis, ayant longtemps constitué un levier structurant pour les pays africains éligibles, en leur ouvrant un accès en franchise de droits au marché américain. Arrivé à échéance fin septembre 2025, le programme a fait l'objet, le 12 janvier dernier, d'un vote de la Chambre des représentants en faveur d'une prolongation de trois ans, jusqu'au 31 décembre 2028. Adoptée par 340 voix contre 54, cette extension sécurise, «temporairement» l'accès préférentiel dont bénéficient les exportateurs africains concernés. Après Washington, Bruxelles ajuste à son tour son cadre commercial en vue de sécuriser durablement ses approvisionnements. La signature imminente d'un accord de libre-échange avec l'Inde, attendue dans les prochains jours, s'inscrit dans cette logique. Cet accord, en facilitant l'accès des produits textiles et habillement indiens au marché communautaire, devrait mécaniquement renforcer la pression concurrentielle sur les fournisseurs euro-méditerranéens, au premier rang desquels le Maroc, appelé à préserver ses parts de marché. Le textile prend enfin le virage du recyclage La circularité s'imposera bientôt comme un levier de compétitivité pour la filière textile-habillement. Piloté par l'IFC, avec l'appui financer de l'Espagne et des Pays-Bas, ce programme entre en 2026 dans sa phase finale. Un dernier workshop, prévu le 22 avril à Tanger, devrait en présenter les livrables. Ceux-ci couvrent les principaux chantiers du programme, de la collecte des déchets textiles aux pilotes industriels par type de fibre, en passant par les analyses de cycle de vie et les dimensions réglementaires et législatives. L'approche fut détaillée le 15 janvier dernier lors d'un webinar consacré à la circularité dans le textile. L'exercice a parcouru l'ensemble de la chaîne de valeur, de la collecte au recyclage, et de la filature au tissage, au finissage et à la confection. Les travaux présentés ont mis en évidence les gains en émissions carbone, associés aux processus de circularité, et identifié des opportunités d'investissement pour faire émerger un écosystème intégré. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO