L'obligation déclarative du relevé des contribuables non-résidents consacre une mutation historique dans l'architecture du contrôle fiscal marocain, scellant définitivement la fin de l'ère de l'opacité relative sur les transactions internationales. Cette réforme, pierre angulaire de la modernisation engagée par la DGI, impose aux entreprises une discipline déclarative inédite et une transparence opérationnelle radicale. Détails. C'est une information dont la presse n'a pas beaucoup parlé. La Loi de finances 2026 introduit une obligation déclarative majeure pour les entreprises marocaines opérant à l'international. Une mesure, passée relativement inaperçue dans le débat public, qui modifie profondément les règles du jeu en matière de traçabilité fiscale des transactions avec les non-résidents. Son impact sur la conformité TVA et la gestion des risques fiscaux des entreprises est significatif. La fin de l'opacité relative Avant l'entrée en vigueur de la Loi de finances 2026, les assujettis marocains à la TVA bénéficiaient d'une relative latitude dans la déclaration de leurs opérations internationales. Bien que soumis à des obligations déclaratives rigoureuses, ils n'étaient pas tenus de fournir un reporting détaillé et systématique de chaque transaction avec des contribuables non-résidents. Concrètement, les entreprises pouvaient déclarer leur chiffre d'affaires taxable de manière globale, sans obligation de lister explicitement chaque contrepartie étrangère ni de fournir une analyse granulaire des montants de TVA par client dans une annexe spécifique. Par exemple, un cabinet marocain de conseil réalisant des prestations à l'export déclarait le montant total de son chiffre d'affaires sans devoir révéler l'identité exhaustive de ses clients étrangers ou le détail TVA applicable à chaque opération. Une absence de centralisation obligatoire qui compliquait significativement le travail de contrôle de la Direction générale des impôts (DGI). L'administration fiscale devait engager des vérifications ciblées et approfondies pour identifier les partenaires non-résidents d'une entreprise et valider l'application correcte des règles de territorialité ou du mécanisme d'autoliquidation (reverse charge) prévu à l'article 115 du CGI. La traçabilité des flux transfrontaliers n'était pas intégrée a priori dans la déclaration elle-même, créant des angles morts dans la supervision. Par ricochet, les risques de non-conformité restaient moins immédiatement détectables. Des erreurs dans l'application du reverse charge – telles qu'un défaut de déclaration ou d'autoliquidation de la TVA par le client marocain – ou des omissions ponctuelles dans la déclaration d'opérations internationales pouvaient persister sans être aisément identifiées par l'administration. L'absence de relevé systématique offrait une marge de manœuvre propice aux inexactitudes involontaires ou aux omissions, fragilisant la fiabilité du contrôle fiscal sur les transactions transfrontalières. Ce qui est désormais obligatoire La réforme introduite par le Code général des impôts 2026 (intégrant la Loi de finances 2026) instaure une obligation déclarative contraignante et structurante pour les entreprises marocaines. L'article 112-II du CGI, modifié, énonce clairement que «le client établi au Maroc joint, à sa propre déclaration visée à l'article 115, un relevé des contribuables non-résidents selon un modèle établi par l'administration». Une obligation qui se matérialise par trois impératifs opérationnels fondamentaux. Premièrement, tout assujetti à la TVA établi au Maroc doit désormais annexer systématiquement, à sa déclaration périodique de chiffre d'affaires, un relevé exhaustif listant l'ensemble des contribuables non-résidents avec lesquels il a conduit des opérations durant la période déclarée. Cette annexe n'est plus optionnelle mais devient un élément indissociable de la déclaration fiscale. Deuxièmement, le contenu de ce relevé est rigoureusement normalisé par la DGI, exigeant des données précises pour chaque partenaire non-résident. Conformément au modèle officiel, les entreprises doivent déclarer : l'identité complète du non-résident (nom ou raison sociale), la nature exacte des opérations réalisées (prestation de service, livraison de biens, etc.), la base imposable (montant hors taxe), le taux de TVA applicable (notamment dans le cadre du mécanisme d'autoliquidation ou reverse charge), et le montant de la TVA exigible calculée sur cette base. La DGI souligne explicitement que ce formulaire vise à déclarer «l'identité des non-résidents, la nature des opérations, la base imposable, le taux et le montant de la TVA exigible». Troisièmement, l'exhaustivité est impérative : le relevé doit couvrir toutes les transactions avec des non-résidents, qu'elles soient soumises à TVA au Maroc (via le reverse charge de l'article 115 CGI) ou exonérées (comme les exportations). Une exigence qui permet à l'administration d'établir une cartographie complète des flux transfrontaliers, éliminant toute possibilité d'omission. Des exemples concrets et sanctions La portée pratique de cette obligation s'illustre à travers des cas sectoriels précis. Une société d'importation textile doit désormais lister chaque fournisseur étranger, détailler le montant hors taxe des achats de tissus, et indiquer le taux et le montant de TVA autoliquidée pour les commissions versées à des agents non-résidents. Un cabinet de conseil en audit international doit déclarer chaque client étranger, préciser la nature des prestations (audit financier ou conseil stratégique), le montant hors taxe facturé (bénéficiant de l'exonération à l'export), et renseigner un taux/montant de TVA à 0% (ou applique le reverse charge si la prestation est taxable au Maroc). Une plateforme e-commerce achetant des services digitaux (hébergement cloud, logiciels SaaS) à un fournisseur non-résident doit l'identifier, déclarer la base hors taxe, et calculer la TVA en reverse charge. Une ETI industrielle sous-traitant des études R&D à un laboratoire étranger doit intègrer ce prestataire dans son relevé avec la base imposable et la TVA autoliquidée.Le dépôt de ce relevé est assujetti à des délais stricts et des sanctions sévères. Il doit impérativement être transmis concomitamment à la déclaration de chiffre d'affaires qu'il accompagne. Tout défaut de dépôt ou dépôt hors délai expose le contribuable aux amendes prévues par les articles 112-II et 115 du CGI, comme le rappelle la DGI : «Le défaut de dépôt ou le dépôt hors délai de ce relevé expose le contribuable aux amendes prévues par le Code général des impôts». Ces sanctions incluent des pénalités pour inexactitudes, omissions ou défaut de production, pouvant entraîner des majorations de l'impôt éludé ou des amendes forfaitaires significatives, renforçant ainsi la pression sur la conformité déclarative. Un nouveau paradigme ? L'instauration de cette obligation déclarative dépasse largement le cadre d'une simple formalité administrative. Elle incarne un changement de paradigme profond dans l'écosystème fiscal marocain, avec des implications sur plusieurs dimensions. La DGI consolide sa traçabilité totale sur les flux transfrontaliers, matérialisant son affirmation selon laquelle cette mesure «renforce la traçabilité fiscale, la conformité TVA et le contrôle des opérations internationales». L'administration accède désormais à une cartographie exhaustive et quasi instantanée des transactions transfrontalières, transformant chaque déclaration en un outil de ciblage stratégique pour ses contrôles. Une transparence radicale qui réduit les angles morts historiques et optimise l'allocation des ressources de vérification Pour les entreprises, cette réforme génère une charge administrative substantielle. Elles doivent impérativement restructurer leurs processus internes – notamment via leurs systèmes comptables et ERP – pour capturer, consolider et reporter pour chaque partenaire non-résident les cinq éléments clés du modèle DGI (identité, nature des opérations, base HT, taux et montant TVA). Un effort particulièrement critique pour les groupes aux réseaux internationaux denses, où la granularité requise exige des investissements techniques et humains significatifs. Ainsi, la gestion du risque fiscal évolue vers une logique préemptive. Pour les responsables conformité et risk management, l'obligation agit comme un levier à double effet : bien implémentée, elle sécurise la TVA internationale (en prévenant les erreurs de reverse charge ou les omissions) ; mais toute inexactitude dans le relevé devient un risque de sanction immédiat. Une dichotomie qui impose une revue complète des contrôles internes et une documentation systématique. Enfin, comme nous le souligne un fiscaliste, «cette réforme aligne le Maroc sur les standards OCDE et UE en matière de transparence fiscale internationale. Elle s'inscrit dans la dynamique globale du reporting pays par pays (BEPS 13) et des directives DAC, renforçant la lutte contre l'érosion des bases fiscales et les transferts de bénéfices». Une harmonisation stratégique qui positionne le Royaume en partenaire fiable dans l'architecture fiscale mondiale. Pour un autre analyste, «cette réforme est un accélérateur de maturité fiscale : elle force les entreprises à digitaliser leur supply chain internationale tout en offrant à l'Etat un radar fiscal haute définition. Le coût opérationnel est le prix de la souveraineté fiscale». L'avènement inéluctable de la transparence fiscale Si l'implémentation de cette réforme représente un défi technique et organisationnel tangible, notamment pour les acteurs aux réseaux transfrontaliers complexes, sa maîtrise est désormais un impératif stratégique indissociable de la conformité TVA et de la gestion proactive des risques fiscaux. L'ouverture de cette ère de reporting granulaire transforme chaque déclaration de chiffre d'affaires en un dispositif de traçabilité en temps réel, offrant à l'administration une cartographie fiscale exhaustive des flux économiques transfrontaliers. Comme en témoigne la rigueur des sanctions prévues aux articles 112-II et 115 du CGI – rappelées avec force par la DGI –, le coût de la non-conformité (défaut de dépôt, inexactitudes ou retard) rend la diligence plus que jamais critique. Les entreprises marocaines engagées dans la globalisation n'ont d'autre choix que d'intégrer cette exigence à leur gouvernance fiscale, sous peine de s'exposer à des amendes significatives, voire à un risque réputationnel accru. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO