Dans la société marocaine, c'est encore et surtout la famille qui amortit les chocs. Chômage, démarrage d'une activité, précarité "occasionnelle" ou durable : les ménages se tournent en premier lieu vers les leurs. L'Enquête nationale sur la famille 2025 du HCP quantifie pour la première fois avec précision l'ampleur et les mécanismes de cette solidarité interfamiliale. Quatre ménages sur dix dans le circuit de l'entraide Premier enseignement de l'enquête : 42,5% des ménages marocains déclarent participer à des échanges interfamiliaux, sous une forme ou une autre. Parmi eux, 31,4% se positionnent comme bénéficiaires, 25,8% comme donateurs, et 14,7% cumulent les deux rôles donnant à certains et recevant d'autres, selon les moments et les besoins. En face, 57,5% des ménages déclarent n'entretenir aucun échange de ce type. Ces chiffres dessinent une solidarité familiale réelle mais non généralisée. Elle concerne une large minorité active de ménages, organisée autour de circuits de réciprocité où les rôles ne sont pas figés. Beaucoup de ceux qui donnent aujourd'hui ont reçu hier, ou recevront demain. Qui donne, qui reçoit : Asymétries La géographie de ces échanges révèle des asymétries significatives. En milieu rural, la part des ménages bénéficiaires atteint 33,2%, contre 30,6% en milieu urbain. La campagne reçoit davantage qu'elle ne donne : Reflet d'une précarité économique structurellement plus marquée. À l'inverse, les ménages donateurs sont plus fréquents en ville (27,4%) qu'à la campagne (22,6%), où les revenus salariaux et les capacités d'épargne sont généralement plus élevés. Le genre introduit une autre ligne de fracture. Les ménages dirigés par des femmes déclarent avoir reçu des services dans 47,7% des cas, contre 27,7% pour les ménages dirigés par des hommes. Cet écart de vingt points illustre la vulnérabilité économique plus prononcée des femmes cheffes de ménage, souvent des veuves, des divorcées ou des mères seules. Une situation qui illustre leur dépendance plus forte aux réseaux familiaux de soutien. L'entraide familiale prend plusieurs formes Enfin, le niveau de vie structure également les flux : les ménages les plus modestes sont plus souvent bénéficiaires (31,5%), tandis que les ménages les plus aisés sont davantage donateurs (36,4%) et plus susceptibles de cumuler les deux rôles (20%). La solidarité familiale fonctionne, en partie, comme un mécanisme de redistribution informelle entre générations et entre niveaux de revenus. Les services fournis sont majoritairement destinés aux parents ascendants (39,3%), tandis que les services reçus proviennent principalement des parents descendants (43,4%). Prêt familial, pilier de l'économie domestique Que s'échange-t-on au sein des familles marocaines ? En tête, très nettement : l'argent. Les prêts en argent constituent la principale forme d'échange interfamilial, représentant 36,5% des services fournis et 37,6% des services reçus. Ils sont suivis des services en travail ( Aide aux travaux, garde d'enfants, soutien physique) qui représentent 29,1% des services fournis et 26,4% des services reçus. Les transferts en argent, eux, représentent 21,5% des services fournis et 24,2% des services reçus. Le prêt familial, qui se distingue du don ou du transfert, est donc l'instrument de solidarité privilégié. Il maintient une forme de réciprocité et d'équilibre entre les parties, sans créer de rapport de dépendance unilatérale. Ce choix du prêt plutôt que du don dit quelque chose de la culture familiale marocaine : on s'entraide, mais dans le cadre d'une relation d'égaux qui se rendent service, pas d'une charité descendante. Ces échanges s'organisent selon deux rythmes comparables : ils sont occasionnels pour 42,1% des services fournis et 40,5% des services reçus, et réguliers pour 42,7% des services fournis et 40,9% des services reçus. La solidarité familiale marocaine n'est donc pas seulement un recours de crise : elle s'inscrit aussi dans la durée, comme un soutien structurel et prévisible pour de nombreux ménages. Chômage et solidarité intergénérationnelle C'est dans le domaine de l'emploi que la solidarité familiale révèle peut-être son rôle le plus crucial. En 2025, plus de la moitié des chômeurs soit 58,7%, déclarent recevoir une aide financière d'un membre de leur ménage. Et cette aide est massivement portée par les parents : les ascendants représentent 80% des aidants. En revanche, le soutien venant du cercle familial élargi, hors ménage, reste limité à 12%. Ce chiffre en dit long sur la réalité du chômage au Maroc, et notamment du chômage des jeunes. Sans allocation chômage, c'est le foyer parental qui absorbe et assume le coût de l'inactivité. Les parents financent, hébergent, soutiennent souvent au détriment de leur propre épargne ou de leur retraite. Entreprise familiale, transmission et démarrage La solidarité familiale ne se limite pas aux transferts financiers : elle se traduit aussi par une mobilisation collective autour du travail et de l'activité économique. Parmi les auto-employeurs, 13,7% recourent à une main-d'œuvre familiale. Et parmi ceux ayant bénéficié d'un appui au démarrage de leur activité, 46,3% indiquent que cet appui provenait d'un membre de leur ménage. La famille reste, pour beaucoup, le premier investisseur et le premier employeur. L'argent, première manière de s'entraider en famille Plus marginalement, 3,7% des salariés, aides familiales et apprentis travaillent dans une entreprise familiale. Une proportion qui monte à 7,5% en milieu rural et à 9,8% parmi les ménages les moins aisés. La motivation principale déclarée pour ce choix est significative : la préservation de l'héritage familial arrive en tête (39%), avant les considérations salariales ou de proximité. L'entreprise familiale est perçue comme un patrimoine collectif à transmettre, pas seulement comme un outil économique. Une solidarité qui s'adapte La conclusion que tire le HCP de l'ensemble de ces données est signifiante : « la solidarité familiale repose moins sur la cohabitation ou la proximité immédiate que sur une capacité d'adaptation des formes de soutien, combinant, selon les situations, contacts en présentiel, communications numériques et transferts ajustés à l'éloignement géographique». En d'autres termes, la nucléarisation des ménages et la dispersion géographique des familles n'ont pas brisé les liens de solidarité. Elles les ont tout simplement reconfigurés. On ne vit plus ensemble, mais on continue de s'envoyer de l'argent, de se prêter main-forte, de financer les projets des uns et d'absorber les difficultés des autres. La solidarité marocaine a appris à muter et à s'adapter.