Lancée en grande pompe en 2019 et portée par l'ambition royale de transformer le paysage de la formation professionnelle, la feuille de route pour la décennie 2019-2029 devait doter le Maroc d'un système plus moderne, mieux arrimé aux besoins du marché du travail. Cinq ans plus tard, la Cour des comptes dresse un diagnostic sévère. L'ampleur de ce chantier stratégique contraste avec les lenteurs de sa mise en œuvre. Pour améliorer l'employabilité des jeunes et répondre aux besoins évolutifs des secteurs économiques, une feuille de route pour le développement de la formation professionnelle initiale a été adoptée et présentée devant le Roi, le 4 avril 2019. Ce document stratégique visait à restructurer l'offre de formation, à l'adapter aux exigences du marché du travail et à moderniser le système. Il s'appuie, notamment, sur une nouvelle génération de centres de formation professionnelle représentés par les «Cités des métiers et des compétences» (CMC) dans toutes les régions. La mise en œuvre de cette feuille de route a été confiée à l'Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT). Dans son rapport 2024 2025, la Cour des comptes a examiné la traduction opérationnelle de ces orientations stratégiques, afin de mesurer dans quelle mesure elles ont été planifiées et réalisées. Absence de plan d'action structuré et financement incertain La Cour note que, malgré la clarté des orientations stratégiques de la Feuille de route, celles ci n'ont pas été traduites en objectifs stratégiques et opérationnels assortis d'un plan d'action pluriannuel approuvé par les instances de gouvernance de l'OFPPT. Cette lacune de planification formelle a réduit la capacité d'anticipation et de mobilisation coordonnée des ressources nécessaires à l'exécution des actions prévues. À l'exception du projet des Cités des métiers et des compétences, qui a bénéficié d'un cadre de financement structuré, la mise en œuvre des autres axes de la feuille de route a été fortement entravée par l'insuffisance des financements et par l'absence de sécurisation des ressources, notamment dans le cadre de contractualisation avec l'Etat. Or, la feuille de route intègre des projets structurants nécessitant des moyens financiers conséquents. Cette contrainte a non seulement limité la concrétisation des actions engagées par l'OFPPT, mais a également fragilisé sa situation financière, affectant la réalisation des projets inscrits dans la feuille de route. Un déséquilibre autour du projet CMC Si des avancées ont été enregistrées dans le cadre des autres axes, elles restent partielles et ne permettent pas une mise en œuvre équilibrée et intégrée des orientations stratégiques. Le projet des CMC est devenu le centre d'attention principal, mobilisant l'essentiel des efforts et des ressources. Du point de vue de leur impact, les CMC pâtissent cependant d'un modèle de développement et d'un positionnement stratégique insuffisamment clarifiés au sein de l'écosystème de la formation professionnelle. Cette faiblesse réduit leur capacité à générer une réelle valeur ajoutée pour l'ensemble du système de formation. Par ailleurs, l'inefficacité du modèle de financement des CMC affecte leur fonctionnement, actuellement assuré par l'OFPPT, les rendant fortement dépendants des subventions publiques. Cette dépendance est amplifiée par les retards et les difficultés rencontrés dans la mise en place du modèle de gouvernance prévu par la convention de financement, en contradiction avec l'esprit de la feuille de route. Cette situation compromet la pérennité et l'autonomie même des CMC. Double défi L'une des orientations principales de la feuille de route était la mise à niveau de l'offre de formation professionnelle initiale. La Cour observe que le processus de définition de cette nouvelle offre souffre de données sectorielles incomplètes et insuffisamment actualisées. Cette faiblesse compromet la pertinence des choix effectués et limite la capacité d'évaluation de l'adéquation entre l'offre de formation et les besoins réels du marché du travail. Au-delà de la définition, le déploiement de cette nouvelle offre dans l'ensemble du dispositif de formation reste limité, en raison notamment d'un déficit de planification et d'une insuffisance des ressources financières allouées, en particulier pour la mise à niveau des infrastructures et des équipements des établissements de formation. Par ailleurs, l'adaptation continue de l'offre aux évolutions du marché demeure incertaine, dans un contexte où la concertation entre les différents acteurs sectoriels et régionaux reste insuffisante. L'absence d'un dispositif structuré de veille et d'anticipation empêche une réactivité et une capacité d'ajustement de l'offre en fonction des transformations économiques et technologiques. Modernisation pédagogique : des avancées inégales La modernisation des méthodes pédagogiques était également au cœur de la feuille de route. La Cour relève que le nouveau modèle pédagogique adopté par l'OFPPT connaît une application inégale selon les établissements. Des efforts substantiels restent nécessaires pour assurer l'intégration complète de ce modèle, notamment l'approche par compétences, la formation en alternance, le développement des compétences transversales et l'enseignement à distance (E Learning). Les conditions matérielles de formation — équipements, espaces pédagogiques et ressources — demeurent en outre globalement insuffisantes pour garantir un niveau de qualité conforme aux orientations de la feuille de route. Cette insuffisance affecte la capacité des établissements à adopter efficacement les nouvelles méthodes et à répondre aux exigences du marché. Progrès limités dans l'orientation et l'attractivité Dans le domaine de l'orientation précoce et de l'amélioration de l'attractivité de la formation professionnelle, certaines actions ont été entreprises par l'OFPPT. Elles ont permis d'enregistrer des progrès, notamment en matière d'aide à l'orientation. Toutefois, leur efficacité reste limitée en raison du nombre insuffisant de conseillers en orientation et de centres d'orientation, de la mise en œuvre partielle du projet professionnel, ainsi que du déficit de coordination avec les acteurs concernés, en particulier le ministère de l'Education nationale. De même, les passerelles vers l'enseignement supérieur restent peu développées, ce qui limite l'attractivité de la formation professionnelle et réduit ses perspectives d'intégration dans un parcours académique et professionnel cohérent. Par ailleurs, l'OFPPT a développé des formations qualifiantes de courte durée destinées à renforcer l'employabilité des jeunes en recherche d'emploi ou évoluant dans le secteur informel, qui étaient pourtant la cible prioritaire de ces programmes. Cependant, la Cour note que la majorité des bénéficiaires de ces formations sont des stagiaires de la formation initiale, et non des jeunes issus du secteur informel ou en quête d'emploi, ce qui contredit l'objectif initial. De plus, en l'absence de programme structuré ou de cadre conventionnel aux niveaux national, régional et provincial associant toutes les parties prenantes, ces formations demeurent largement tributaires des initiatives individuelles des responsables régionaux et du degré d'implication des partenaires institutionnels locaux. Une stratégie de mise en œuvre clarifiée s'impose Face à ces constats, la Cour des comptes formule plusieurs recommandations visant à renforcer la mise en œuvre de la feuille de route. Elle invite le Département de la formation professionnelle et l'OFPPT à élaborer une stratégie formalisée et structurée, fondée principalement sur les orientations de la feuille de route, incluant notamment le positionnement stratégique des Cités des métiers et des compétences pour assurer leur intégration et leur interconnexion avec les autres composantes de la formation professionnelle au niveau régional. La Cour appelle également à la mise en place de dispositifs et de mécanismes permettant d'assurer une adaptation continue de l'offre de formation aux besoins du marché du travail, ainsi que des outils de suivi et d'évaluation plus efficaces. En outre, elle recommande au ministère de l'Economie et des Finances, au département de la formation professionnelle et à l'OFPPT d'instaurer un mécanisme de contractualisation adéquat entre l'Etat et l'Office, précisant objectifs et moyens, afin de sécuriser le financement des projets de la feuille de route et d'assurer leur suivi. La Cour suggère également d'accélérer la mise en place du modèle de gouvernance des sociétés de gestion des CMC, avec une implication effective des conseils régionaux et des professionnels, et d'activer les instances de gouvernance de ces institutions pour concrétiser leurs finalités. La Cour incite, en outre, à verrouiller le cadre de financement des sociétés de gestion des Cités des métiers et des compétences, en liant les subventions publiques accordées à des objectifs précis et mesurables, en assurant la diversification des sources de financement, et en révisant leur modèle économique et financier sur des bases réalistes pour garantir leur pérennité. Enfin, elle recommande à l'OFPPT de veiller à ce que les établissements de formation professionnelle disposent des conditions techniques et pédagogiques nécessaires pour mettre en œuvre l'approche par compétences, pour opérationnaliser la nouvelle offre de formation et pour généraliser l'adoption des méthodes de formation selon la nouvelle approche pédagogique à l'ensemble du système, afin d'améliorer la qualité de la formation.