Face à l'urbanisation galopante et aux défis démographiques, la gestion des cimetières reste l'un des angles morts de l'action publique locale. Le rapport 2024-2025 de la Cour des comptes en dresse un constat alarmant. Mauvaise planification, équipements rudimentaires, gestion informelle, pilotage déficient… la liste est, hélas, longue. La gestion des cimetières est un service public dont l'importance est souvent sous-estimée, mais qui n'en revêt pas moins une dimension stratégique majeure. Dans un contexte d'évolution démographique rapide, d'expansion urbaine et de pression accrue sur le foncier, la planification, l'entretien et l'organisation des cimetières nécessitent une approche méthodique, durable et coordonnée. Pourtant, l'évaluation menée par les Cours régionales des comptes (CRC) dans le cadre du rapport annuel 2024-2025 révèle de nombreuses insuffisances qui compromettent l'efficacité de ce service public fondamental. Il faut savoir que les cimetières sont régis par un ensemble de textes qui en définissent les responsabilités et les cadres de gestion. Relevant de la loi organique relative aux communes (n° 113.14) en matière de service public local et de la loi n° 54.19 sur la charte des services publics, ils sont considérés comme «Waqf public», selon les dispositions du Dahir formant Code des habous (n° 1.09.236). Malgré l'existence de ce cadre juridique, l'exercice réel des compétences communales en matière de planification, de création, d'entretien et de police des cimetières s'est avéré profondément défaillant sur la période 2018 – 2024. Un maillage national dense mais peu structuré La mission des CRC a recensé 29.081 cimetières répartis dans 1.413 communes, dont plus de 95% en milieu rural. Au total, ces enceintes occupent une superficie d'environ 22.019 hectares, mais moins de 0,4% d'entre eux (109 cimetières) disposent d'équipements de base. À peine 9% (2.540) sont pris en compte dans les documents d'urbanisme, ce qui empêche une cohérence entre aménagement urbain et service public funéraire. Sur les 29.081 cimetières recensés, 25.017 (86%) sont gérés par des collectivités ethniques, des tribus ou les habitants des douars, sans encadrement institutionnel formel. Les communes en gèrent directement 3.561 (12%), deux autres sont gérés par des groupements de communes, et 501 cimetières par des associations, dont seulement 32 bénéficient de conventions formelles avec les communes. Des besoins mal évalués et mal planifiés La planification de l'extension ou de la création de cimetières suppose une estimation rigoureuse des besoins. Sur la base d'une moyenne de 175.679 décès par an entre 2018 et 2024, et en tenant compte d'une surface nécessaire de 2,64 m2 par tombe majorée des servitudes, environ 70 hectares de terrain devraient être mobilisés chaque année pour répondre aux besoins nationaux. Or, cette dimension n'a pas été intégrée dans la programmation foncière des communes, souligne le rapport de la plus Haute juridiction financière du Royaume. Les CRC ont constaté que plus de 52% des cimetières existants ne disposent pas de données précises sur leur occupation (taux d'utilisation, surfaces restantes, nombre de tombes disponibles). Une absence d'informations qui empêche toute projection fiable des besoins futurs et la définition de stratégies d'extension ou de création adaptées. Par ailleurs, les documents d'urbanisme en cours prévoient la création de 154 nouveaux cimetières et l'extension de 115 autres, soit 269 projets, ce qui représente seulement 30% des 919 cimetières identifiés comme saturés. Cette inadéquation entre planification et besoins réels traduit un déficit de pilotage territorial et une prise en compte insuffisante des évolutions démographiques et urbaines. Un investissement limité et un taux d'exécution faible Entre 2018 et 2023, 327 projets liés aux cimetières ont été programmés dans les plans d'action communaux, pour un budget global de 374,37 millions de dirhams (MDH). Parmi les 321,04 MDH inscrits aux budgets, seuls 150,75 millions ont été dépensés, soit un taux d'exécution d'environ 47%. Ce contraste entre projets programmés et dépenses réellement effectuées illustre la difficulté à transformer les intentions en actions tangibles. Les investissements ont été consacrés principalement à des travaux d'aménagement comme les clôtures, le branchement d'eau, l'éclairage, l'entretien et le désherbage. Cette orientation laisse en retrait des besoins structurants tels que la création de nouvelles capacités ou l'aménagement de zones de services. Déficits criants en équipements et entretien L'évaluation de l'équipement des cimetières met en évidence une situation préoccupante. Seuls 30% d'entre eux sont clôturés, 2% disposent d'installations sanitaires, et moins de 1% sont dotés de logements pour gardiens ou de locaux administratifs. Bien que 76% disposent d'un accès, 77% de ces accès sont dans un état moyen ou dégradé. Les taux de raccordement aux réseaux essentiels sont également faibles, avec seulement 11% des cimetières connectés à l'eau potable et 6% à l'électricité. Lorsque l'on s'intéresse à l'état des installations, les chiffres sont tout aussi alarmants, puisque seulement 12% des portes, 18% des murs, 8% des salles de prière, 14% des logements de gardien et 10% des sanitaires sont jugés en bon état. La situation se répercute sur le niveau de service rendu aux usagers. Les équipements de base comme les installations sanitaires adaptées, les zones d'attente, les espaces de recueillement ou les locaux fonctionnels sont quasiment absents, ce qui contribue à une régression de l'attractivité et de l'efficacité du service funéraire public. Maintenance insuffisante et gestion non structurée Les dépenses destinées à la maintenance des cimetières ont été globalement faibles. Entre 2018 et 2023, elles ont totalisé environ 38,92 MDH, soit une moyenne annuelle de 6,49 millions, ce qui équivaut à seulement 4.611 dirhams par cimetière urbain et par an. Ce niveau de financement est manifestement insuffisant pour assurer la pérennité des installations, notamment face à l'usure naturelle ou aux dégradations. Sur le plan de la gestion administrative, les CRC soulignent de profondes lacunes. Seules 110 communes ont adopté des décisions communales relatives aux cimetières, 25 ont un règlement intérieur, et 80 disposent de plans d'organisation des inhumations. Parmi les 919 cimetières saturés, seulement 201 ont fait l'objet d'une décision formelle de fermeture, alors que les inhumations ont été suspendues dans 718 cas sans décision officielle. De plus, les registres d'inhumation ne sont pas systématiquement tenus pour chaque cimetière, et seulement 136 communes ont délivré des autorisations d'inhumer, ce qui fragmente le contrôle administratif et nuit à la traçabilité des opérations funéraires. Finances locales et ressources humaines limitées Sur le plan financier, les redevances liées aux services funéraires sont peu exploitées : 81 communes seulement les ont incluses dans leurs arrêtés fiscaux. Entre 2018 et 2023, les recettes perçues se sont élevées à 115,7 MDH, dont 92% proviennent de deux groupements qui gèrent chacun un cimetière. Cette concentration des recettes indique une faible mobilisation des ressources fiscales locales dans une majorité de communes. Les ressources humaines dédiées à la gestion des cimetières sont également insuffisantes. Et pour cause, 383 agents sont affectés à ce service à l'échelle nationale, dont 109 conservateurs, 217 gardiens, 49 agents de contrôle et 8 agents administratifs. Dans la plupart des cas, les moyens logistiques ne sont fournis qu'à la demande, et non de manière régulière, ce qui compromet l'entretien et la propreté des sites. Une gouvernance structurée s'impose Face à ces constats, la Cour des comptes formule un ensemble de recommandations visant à renforcer l'efficacité de la gestion des cimetières. Elle appelle le ministère de l'Intérieur à encadrer, par des mécanismes juridiques adaptés, les modalités de gestion, de financement et de partenariat pour la planification, la création et la gestion des cimetières. La Cour préconise également d'accompagner les communes dans la programmation de projets liés à la création, l'aménagement et l'équipement des cimetières, en identifiant des sources de financement et en allouant les crédits nécessaires selon une approche globale et participative impliquant toutes les parties prenantes. Elle recommande d'accélérer l'adoption de décisions réglementaires relatives à l'organisation des cimetières, (telles que celles concernant leur création, leur dénomination et leur fermeture), l'adoption d'un règlement intérieur et la tenue de registres d'inhumation. Par ailleurs, elle invite les communes à établir et appliquer des conventions de partenariat avec les associations et autres acteurs impliqués dans la gestion des cimetières.