À 1,20 dollar pour 1 euro, la devise américaine est au plus bas depuis quatre ans. Son poids dans les échanges extérieurs du Maroc (40%) reflètent aussi la géographie des débouchés du Royaume à l'international. Si la dépréciation du billet vert s'inscrit dans la durée, elle devrait réduire substantiellement la facture énergétique à l'import (99 milliards de dirhams à fin novembre 2025) et le coût des subventions du butane. Ce qui dégagerait des nouvelles marges budgétaires pour financer la généralisation de l'assurance-maladie qui a coûté 37,7 milliards de dirhams au Trésor l'an dernier. Alors que plusieurs pays tentent de réduire leur exposition au billet vert afin de se mettre à l'abri d'éventuelles sanctions américaines, cette question ne se pose pas pour le Maroc. Et pour cause, le Royaume n'a jamais mis tous ses œufs dans le même panier. Les pondérations de devises du panier de cotation du dirham – 60 % l'euro et 40% le dollar – reflètent avant tout la géographie des échanges extérieurs du pays. Près de 62% du commerce extérieur du Maroc s'effectuent avec l'Europe (données de 2024) dont 86,6% avec les pays de l'Union européenne. Il n'y a donc rien d'étonnant à retrouver la même pondération dans le panier de cotation du dirham. C'est cette même structure qu'on retrouve dans les avoirs officiels de réserve (les réserves de change en plus des 22 tonnes d'or logées chez Bank Al-Maghrib), évalués à 448 milliards de dirhams au dernier décompte daté du 16 janvier 2026, soit l'équivalent de 5 mois et deux semaines d'importations de biens et services. En un mois, les avoirs officiels de réserve ont explosé de 21,6%, propulsés par les cours de l'or. Selon l'Office des changes, 50,6% du commerce extérieur du Maroc sont libellés en euro et 46,1% en dollar. Malgré la progression spectaculaire des échanges commerciaux avec l'Asie (+12,7% en 2024), principalement avec la Chine, cette cartographie a très peu variée. Sa part dans le total des échanges s'établit à 20,1% en 2024. Cette situation s'explique essentiellement par l'explosion des transactions avec la Chine dont les échanges sont en hausse pour la treizième année consécutive (+18% en 2024), souligne l'Office des changes. Par ailleurs, la politique de financement extérieur du pays est calquée sur le panier de cotation du dirham. La structure par devises de la dette extérieure publique à fin 2024 (dernières données disponibles) montre une nette domination de la dette libellée en euro dont la part représente 57,3%, suivie des financements en dollar et devises liées, à 33,8%. Pour le reste, le dinar koweïtien a atteint 3,3%. Cette structure reste proche de celle du panier de cotation du dirham, l'objectif étant de contenir l'impact du risque de change sur l'encours et le service de la dette extérieure publique, explique la Direction du Trésor et des Finances extérieures. Pour faire fonctionner son industrie et produire de l'électricité, le Maroc importe en milliards de dollars des produits énergétiques, des carburants, du fuel, du gasoil, du charbon, du gaz et beaucoup d'intrants nécessaires à ses entreprises. Ainsi en 2024, les achats des hydrocarbures, de gas-oils et fuel-oils et du charbon nécessaires pour faire tourner les centrales de l'ONEE se sont établis à 113,8 milliards de dirhams. Le moindre centime de baisse du dollar se traduit en dizaines de millions de dirhams sur la facture énergétique. Hormis les produits pétroliers et le charbon, les achats de blé provenant de l'Argentine, de la mer Noire, de l'Australie, du Canada et des Etats-Unis sont également exposés à la santé du billet vert, le trading sur les marchés des céréales étant effectué, pour l'essentiel, en dollar. Au ministère des Finances, à celui du Budget et à la Banque centrale, on scrute la courbe actuelle de l'évolution de la devise américaine avec calculette en mains. Pour le Trésor, la moindre baisse de la devise américaine sur le marché équivaut à des économies sur les dépenses de compensation du gaz butane. La bouteille de 12 litres vendue 50 dirhams coûterait le double sans la subvention. Le démantèlement progressif de la subvention du gaz butane en 2025, remplacé par des aides directes aux ménages, devrait créer des marges de manœuvre budgétaires à l'Etat qui va devoir sécuriser le financement de la généralisation de l'assurance maladie et la mise en œuvre de l'universalité des allocations familiales. Si la dépréciation du dollar va positivement rejaillir sur la compétitivité tarifaire des entreprises qui importent des intrants en dollar, elle pourrait être, en revanche, une tuile pour le groupe OCP, leader mondial de l'industrie des phosphates et dérivés. Les recettes à l'exportation du groupe vers les zones dollar en Asie, en Amérique latine et aux Etats-Unis risquent d'en pâtir, et, par ricochet, les dividendes qu'il verse au Trésor ( 6,18 milliards de dirhams en 2025). Le dollar pèse 60% des réserves de change des banques centrales Le dollar tient toujours le lead dans les échanges internationaux, malgré la volonté de plusieurs pays (Inde, Iran, Chine, Russie, Turquie) de «dédollariser» leurs échanges et leurs réserves de change. C'est d'ailleurs les achats massifs de l'or par la banque centrale de Chine qui entretient également la flambée des cours du métal jaune qui frôle les 5.300 euros l'once (env. 32 g). Environ 60% des réserves de change des banques centrales sont toujours libellées en dollar, 20% en euro, 6% en yen, 5% en livres sterling et moins de 3% en renminbi (monnaie chinoise). Par ailleurs, la suprématie du dollar en termes de monnaie d'émission à l'international pour les obligations, de monnaie de paiement, de facturation sur les marchés des matières premières ou pour les flux commerciaux reste écrasante. Il existe des synergies entre les utilisations du dollar dans ces diverses fonctions. Un pays dont les flux commerciaux sont en dollars trouvera utile de stabiliser son taux de change vis-à-vis du dollar pour limiter le risque et les coûts de transactions. Sa banque centrale aura donc intérêt à avoir des réserves en dollars pour intervenir en support de sa monnaie, les marchés des changes seront liquides pour les transactions entre la monnaie locale et le dollar, ce qui induira les acteurs privés à investir leurs fonds et à émettre en dollar. Ces complémentarités rendent coûteuse toute velléité de s'écarter de la norme dollar en tant que monnaie internationale. Abashi Shamamba / Les Inspirations ECO