L'organisation de la CAN 2025 a offert une opportunité d'évaluation critique des mécanismes de gestion publique déployés. Alors que le Royaume prépare l'échéance mondiale de 2030, il est désormais question d'identifier les leviers d'optimisation nécessaires. L'enjeu dépasse le cadre sportif pour interroger la redevabilité financière et l'héritage socio-économique réel des investissements consentis. La dernière Coupe d'Afrique des nations au Maroc a offert une plateforme exceptionnelle pour l'ingénierie publique. Alors que le Royaume se projette désormais sur l'organisation de la Coupe du monde 2030, l'analyse des mécanismes de gestion déployés durant la compétition continentale offre une grille de lecture pertinente pour les chantiers à venir. L'enjeu réside désormais dans la capacité des institutions à transformer l'expérience acquise en un modèle de gouvernance rigoureux, capable de concilier exigences internationales, transparence financière et impact social durable. Structuration du contrôle financier La clôture de la CAN 2025 marque le début d'une phase d'évaluation critique pour les finances publiques. L'organisation d'événements de cette envergure induit une corrélation directe entre la mobilisation des ressources et la nécessité de redevabilité. Il ne s'agit plus uniquement de mesurer la réussite organisationnelle ou l'affluence dans les stades, mais aussi d'auditer l'efficience de la dépense publique engagée. Les mécanismes de contrôle doivent désormais s'appliquer avec la même rigueur aux entités publiques et aux partenaires privés impliqués dans la livraison de l'événement. La transition vers l'échéance mondiale de 2030 impose de dépasser la simple gestion événementielle pour instaurer une véritable culture de l'audit des bénéfices. Les instances de gouvernance sont appelées à déterminer si les retombées économiques profitent réellement à la collectivité ou si elles restent concentrées entre les mains de quelques acteurs. Les projets liés aux méga-événements sportifs ne constituent pas une fin en soi. Ils servent avant tout de cas d'étude grandeur nature pour éprouver la solidité des structures de gouvernance globales du pays. L'intégration de mécanismes d'audit indépendants et la publication de comptes consolidés deviennent des prérequis pour assurer la crédibilité financière du dossier marocain auprès des instances internationales et des contribuables. Gestion de l'exceptionnalisme procédural Pour Issam Benhayoun, expert-comptable (CPA Australia) et professeur à l'ENCG Meknès, l'un des principaux enseignements de la littérature académique sur les grands événements concerne le risque inhérent à l'exceptionnalisme. D'après lui, l'organisation de compétitions internationales s'accompagne fréquemment d'un contexte d'urgence qui tend à justifier le contournement des procédures administratives standards. Le recours aux marchés de gré à gré ou l'allègement des contrôles, a priori sous prétexte de délais incompressibles, favorise l'apparition de zones d'opacité. Des études menées sur les pays de l'OCDE indiquent que la perception de la corruption peut augmenter en moyenne de 4% à la suite de la désignation d'un pays hôte. Le Maroc doit tirer les leçons de la gestion des chantiers de la CAN pour prémunir les projets du Mondial 2030 contre ces dérives. La normalisation de l'exception constitue un danger structurel où les règles habituelles de la commande publique sont suspendues au profit de dispositifs ad hoc. Cette situation ouvre la voie à des pratiques de gestion moins rigoureuses et accroît le risque de fraudes. Une analyse des processus décisionnels durant la période 2024-2025 devra déterminer si les dérogations accordées ont réellement servi l'efficacité du projet ou si elles ont fragilisé le cadre de contrôle interne. La complexité des montages institutionnels et la multiplication des intervenants ne doivent plus servir d'argument pour diluer la responsabilité des ordonnateurs. De l'infrastructure à l'héritage social L'évaluation de l'impact de la CAN 2025 ne peut se limiter à la conformité technique des infrastructures livrées. L'approche moderne des grands événements impose l'intégration des normes ESG (environnement, social et gouvernance) au cœur de la stratégie nationale. La notion de durabilité dépasse la simple prévention des «éléphants blancs», ces infrastructures coûteuses et inutilisées après la compétition et dont l'entretien s'avère un poids financier. L'approche englobe désormais la mesure précise des conséquences pour les populations locales et la cohésion sociale. La gouvernance des projets à venir doit donc démontrer une capacité à identifier et à atténuer les impacts négatifs potentiels avant même le premier coup de pioche. L'enjeu social devient central. Il convient d'évaluer si les investissements consentis ont permis d'améliorer les services publics périphériques ou de créer des opportunités économiques pérennes pour les jeunes générations. La transparence des processus décisionnels internes fait partie intégrante de cette durabilité. Les stratégies futures gagneront à inclure des indicateurs de performance sociale audités, permettant de vérifier l'adéquation entre les promesses de développement territorial et la réalité observée par les citoyens. L'héritage de la CAN devra servir de baromètre pour ajuster les politiques publiques en vue de garantir une acceptabilité sociale optimale pour la Coupe du monde. Affirmation du leadership économique régional Le positionnement du Maroc sur l'échiquier des grands événements sportifs s'inscrit dans une dynamique géopolitique régionale intense. Comme l'explique Benhayoune, à l'instar de puissances émergentes comme le Qatar ou l'Arabie Saoudite, le Royaume utilise le sport comme un levier de développement et de rayonnement diplomatique. La réussite de la CAN 2025 et la préparation du Mondial 2030 sont donc perçues par les observateurs internationaux comme des démonstrateurs de capacité étatique. Ces projets permettent de valider l'aptitude des nouvelles puissances économiques à gérer des infrastructures complexes sous une gouvernance structurée. Le Maroc ne cherche pas uniquement à organiser des compétitions, mais à prouver sa maturité institutionnelle. La maîtrise des délais, le respect des enveloppes budgétaires et la qualité de l'accueil constituent des arguments de poids dans la compétition économique mondiale. L'expérience acquise durant la compétition continentale renforce la crédibilité du pays pour attirer des investissements directs étrangers hors du secteur sportif. Elle signale aux marchés internationaux que l'administration marocaine est capable de piloter des projets systémiques en respectant les standards internationaux de gestion. L'optimisation de l'exécution pour 2030 dépendra directement de la capitalisation sur ces acquis stratégiques. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO