Les restrictions imposées par l'Iran sur le détroit d'Ormuz début mars, en représailles aux bombardements israélo-américains, redéfinissent les équilibres du marché mondial des engrais. Dans ce contexte, le Maroc occupe une position ambivalente, celle d'un exportateur de phosphates transformés dont la compétitivité reste partiellement conditionnée par ses importations d'azote en provenance des pays du Golfe, directement affectés par la crise. Avec la quasi-fermeture du détroit d'Ormuz, au début du mois de mars, les marchés internationaux des engrais agricoles subissent des tensions sans précédent depuis la crise de 2022. Ce couloir maritime étroit, long d'une cinquantaine de kilomètres, situé entre l'Iran et le sultanat d'Oman, assure le transit d'environ un tiers du commerce mondial de nutriments agricoles, incluant l'urée et l'ammoniac. Le Qatar, qui représente à lui seul 11% des exportations mondiales d'urée, se retrouve directement exposé à ces perturbations. Le Golfe persique produit près de la moitié du soufre commercialisé dans le monde et environ un quart de l'ammoniac mondial, selon les données d'Argus Media. Dès les premières semaines du blocus, les prix de l'urée ont progressé de 500 à plus de 650 dollars la tonne sur plusieurs marchés de référence. Dans un tel contexte de contraction de l'offre, les importateurs se tournent vers des fournisseurs situés hors des zones à risque, et le Maroc figure naturellement parmi les premières alternatives envisagées. OCP à 100 MMDH d'exportations, un potentiel en attente d'activation Le groupe OCP a enregistré en 2025 des exportations de phosphates et d'engrais atteignant 100 milliards de dirhams, en progression de 14,6% par rapport à l'exercice précédent. Sur les neuf premiers mois de cette même année, les volumes de TSP exportés avaient progressé de 55%, représentant 30% des exportations totales d'engrais du groupe. À la faveur de la crise actuelle, le Maroc bénéficie en outre d'un avantage logistique documenté. Sa double façade maritime, atlantique et méditerranéenne, lui permet d'acheminer ses produits vers les marchés européens et américains sans emprunter les routes orientales exposées aux perturbations. Les coûts de fret et d'assurance, en forte hausse pour les expéditeurs du Golfe, demeurent ainsi sensiblement inférieurs pour les cargaisons au départ des ports marocains. L'Europe et l'Amérique du Sud, qui représentent ensemble plus de 47% du chiffre d'affaires d'OCP, se trouvent naturellement accessibles depuis ces ports sans transiter par les zones à risque. Ces éléments poussent les acheteurs internationaux à envisager une recomposition de leurs portefeuilles fournisseurs au bénéfice du Maroc. La face cachée de la dépendance Cependant, une lecture plus attentive de la structure industrielle marocaine révèle une vulnérabilité structurelle qui atténue considérablement l'avantage apparent évoqué précédemment. La fabrication d'engrais phosphatés complexes repose sur deux intrants dont le Maroc ne dispose pas en quantités suffisantes : l'azote et le soufre. Or, le Golfe persique assure la quasi-totalité de l'approvisionnement en soufre nécessaire à la production d'acide phosphorique, étape fondamentale dans la transformation du phosphate brut. En 2023, l'OCP avait importé environ 1,8 million de tonnes d'ammoniac, principal vecteur de l'azote industriel, provenant principalement du Moyen-Orient. Ainsi, la fermeture d'Ormuz exerce une pression simultanée sur deux segments de la chaîne de valeur marocaine. D'un côté, elle réduit l'offre concurrente et ouvre des débouchés commerciaux. De l'autre, elle renchérit les intrants indispensables à la production même des engrais marocains. Selon le professeur Kamal Aberkani, expert en sciences de l'agriculture, professeur à la Faculté pluridisciplinaire de Nador, Université Mohammed Ier, c'est précisément cette dépendance aux intrants extérieurs qui empêche le Maroc de dominer de manière autonome le marché mondial des engrais phosphatés, et qui l'expose directement aux aléas géopolitiques. La hausse des prix de l'urée sur les marchés internationaux illustre concrètement ce paradoxe. Tarfaya : 200.000 tonnes d'ammoniac vert pour sortir de la dépendance Face à cette contrainte structurelle, la réponse industrielle du groupe OCP est en cours de déploiement. Un investissement de 70 MMDH a été engagé pour la construction d'une usine de production d'ammoniac vert à Tarfaya, dont la mise en service est prévue en 2026 avec une capacité initiale de 200.000 tonnes, avant d'atteindre 1 million de tonnes en 2027 et 3 millions de tonnes à l'horizon 2032. Le projet repose sur la captation atmosphérique d'azote couplée à la production d'hydrogène vert, lui-même généré à partir de l'eau de mer dessalée et d'énergies renouvelables. Le partenariat stratégique signé avec le groupe australien Fortescue en avril 2024, qui englobe la production d'hydrogène vert, d'ammoniac vert et d'engrais neutres en carbone, vient renforcer les ambitions d'OCP dans ce domaine. En intégrant un azote produit localement et à faible coût, le Maroc sera en mesure d'optimiser la compétitivité de ses formules complexes TSP (triple superphosphate), MAP (phosphate monoammonique) et DAP (phosphate diammonique), et de sécuriser l'ensemble de sa chaîne de production. Toutefois, la montée en puissance progressive de Tarfaya ne permettra pas, à court terme, de couvrir l'intégralité des besoins du groupe, dont les projections tablent sur deux millions de tonnes d'ammoniac par an en 2030, dont une moitié sera encore importée. Selon le professeur Aberkani, l'aboutissement des projets d'azote vert conditionnera la capacité du Maroc à s'imposer non plus comme un exportateur de phosphate transformé, mais comme un acteur industriel intégré, capable de produire l'ensemble des formules complexes sans dépendance extérieure. Neutralité carbone 2040 : quand la crise accélère une transition déjà engagée Au-delà des enjeux immédiats d'approvisionnement, la crise du détroit d'Ormuz intervient dans un contexte de repositionnement stratégique plus large du Maroc dans la filière mondiale des fertilisants. OCP s'est fixé un objectif de neutralité carbone à l'horizon 2040, avec une cible de 100% d'énergie renouvelable dès 2027. Reconnu lors du Forum économique mondial de Davos début 2026 pour son engagement environnemental, le groupe bénéficie d'une prime de crédibilité sur les marchés qui cherchent à verdir leurs chaînes d'approvisionnement. Dans cette même logique d'autonomie productive, Aberkani souligne que le Maroc peut s'engager dans un élargissement de sa fabrication à des intrants jusqu'ici entièrement importés. Au-delà du triptyque classique NPK, le Royaume dispose de ressources naturelles internes susceptibles d'être valorisées pour produire des oligo-éléments indispensables à une agriculture de précision (magnésium, zinc, manganèse, bore, fer, cuivre et molybdène). Certaines pistes explorées dans ce cadre, notamment sur la solubilisation du potassium, n'ont pas encore abouti sur le plan industriel, ce qui illustre la réalité des défis technologiques que le renforcement de la recherche en chimie agricole devrait progressivement permettre de surmonter. L'objectif à terme serait d'atteindre une souveraineté nationale sur ces intrants ou, à défaut, de diversifier stratégiquement les sources d'approvisionnement afin de réduire toute dépendance concentrée sur une seule région. La crise actuelle agit ainsi comme révélateur d'une transition en cours, dont le Maroc ne contrôle pas encore toutes les variables à court terme, mais dont la trajectoire à moyen terme dessine un modèle productif cohérent et de plus en plus robuste. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO