Guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient, rivalité sino-américaine, flambée des prix de l'énergie, mécanismes d'ajustement carbone aux frontières de l'Europe, inflation, protectionnisme rampant… L'économie mondiale est devenue une machine imprévisible. Pour un pays comme le Maroc, dont l'industrie est le moteur de la croissance et de l'emploi, naviguer à vue n'est plus une option. C'est pourquoi le ministère de l'Industrie et du Commerce s'apprête à se doter d'un dispositif permanent de veille stratégique. Décryptage des menaces et des opportunités qui ont rendu cet outil indispensable et, surtout, sur la manière dont le ministère entend procéder. La mondialisation heureuse, celle des chaînes de valeur stables et des règles du commerce prévisibles, appartient au passé. Depuis plusieurs années, les chocs se succèdent à un rythme effréné. La pandémie de covid-19 a révélé la fragilité des approvisionnements mondiaux. L'invasion de l'Ukraine par la Russie a transformé l'énergie en arme de guerre. Les tensions au Moyen-Orient menacent à nouveau le détroit d'Ormuz et la libre circulation des hydrocarbures. Ajoutons à cela la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, la montée des droits de douane, les subventions massives de l'Inflation Reduction Act américain, et le spectre d'une désindustrialisation de l'Europe. Pour le Maroc, qui a bâti son développement sur des filières exportatrices intégrées mondialement telles que l'automobile, l'aéronautique, l'agroalimentaire ou encore la chimie, cette instabilité est un danger existentiel. Un semi-conducteur manquant à Taïwan peut paralyser une usine à Tanger. Une taxe carbone à Bruxelles peut renchérir le coût des produits marocains. Un coup d'Etat dans un pays sahélien peut perturber les corridors logistiques vers l'Afrique subsaharienne, marché de plus en plus convoité. Face à ces risques, la réactivité ne suffit plus. Il faut anticiper et détecter les signaux faibles avant qu'ils ne deviennent des crises. C'est exactement l'objet de la veille stratégique que le ministère de l'Industrie et du Commerce souhaite mettre en place. Veille multisectorielle pour une industrie en mutation Cette mission, le ministère prévoit de la confier à un prestataire expert, marquant ainsi une rupture avec les pratiques antérieures. Jusqu'ici, l'analyse de l'environnement économique et sectoriel était souvent fragmentée, occasionnelle ou confiée à des consultants sur des sujets ponctuels. Désormais, il s'agit d'institutionnaliser une fonction permanente de surveillance et d'alerte, capable de fournir des informations actualisées et anticipatives sur un large spectre de thématiques. Cette veille stratégique devra couvrir l'ensemble des secteurs, en suivant notamment l'évolution des réglementations, les investissements nationaux et étrangers, les fusions-acquisitions, les pratiques de concurrence déloyale, les mesures de défense commerciale (antidumping, droits compensateurs), l'innovation et la R&D, ainsi que la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. Il sera aussi question de surveiller les appels d'offres nationaux et internationaux susceptibles d'intéresser l'industrie nationale, ainsi que les réglementations extraterritoriales à impact industriel (comme les mécanismes d'ajustement carbone aux frontières de l'UE). Autant de sujets qui nécessitent une analyse fine et une réactivité quotidienne. Mais la veille ne se limite pas à l'industrie. Le ministère souhaite également suivre l'évolution du commerce intérieur, qu'il s'agisse de réglementation des prix, marges, approvisionnement, canaux de distribution ou protection du consommateur. Un enjeu crucial dans un contexte d'inflation persistante et de tensions sur les chaînes d'approvisionnement. Côté commerce extérieur, il s'agira de surveiller les échanges, les performances à l'export, les balances commerciales, les accords commerciaux (bilatéraux et multilatéraux), les barrières techniques et tarifaires, ainsi que les stratégies concurrentielles des principaux partenaires. Enfin, une dimension macroéconomique et géostratégique est intégrée : suivi des agrégats nationaux (PIB, finances publiques, fiscalité), mais aussi des dynamiques mondiales (prix des matières premières, stabilité monétaire, tensions géopolitiques, recompositions régionales). Le prestataire devra notamment analyser les investissements directs étrangers dans les pays concurrents et fournir des éléments de comparaison sur l'attractivité relative du Maroc. Les menaces qui ont changé la donne Pourquoi est-ce aussi stratégique ? Le diagnostic est implacable. D'abord, la fragmentation des chaînes de valeur mondiales. Les entreprises, après avoir privilégié l'efficacité à tout prix (juste-à-temps, délocalisation massive), cherchent désormais à sécuriser leurs approvisionnements (juste-au-cas). Cela se traduit par des relocalisations, des stockages stratégiques et une diversification des fournisseurs. Le Maroc, qui a bénéficié des délocalisations depuis l'Europe, doit surveiller les mouvements inverses. Ensuite, la multiplication des barrières non tarifaires et des réglementations extraterritoriales. L'Union européenne, premier partenaire commercial du Royaume, impose des normes environnementales, sociales et de traçabilité de plus en plus exigeantes. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM), entré en phase transitoire, va taxer les importations de produits à forte intensité carbone. Les industriels marocains doivent s'y préparer, sous peine de perdre leur compétitivité. Troisième menace : l'instabilité géopolitique. Les conflits récents ont montré qu'une guerre pouvait faire flamber les prix de l'énergie et des matières premières, interrompre les routes maritimes (mer Rouge, détroit d'Ormuz) et contraindre les Etats à adopter des mesures protectionnistes. Un pays comme le Maroc, qui importe plus de 90% de son énergie, est directement exposé. Enfin, la concurrence internationale s'intensifie. D'autres pays émergents (Vietnam, Inde, Mexique, Turquie) mènent des politiques industrielles agressives, offrant des incitations massives pour attirer les investisseurs étrangers. Le Maroc ne peut plus se reposer sur ses acquis ; il doit constamment jauger ses performances par rapport à ses concurrents. Des opportunités à ne pas manquer Mais la veille stratégique n'est pas qu'un radar à risques. C'est aussi un détecteur d'opportunités. La recomposition des chaînes de valeur ouvre des brèches. La guerre en Ukraine a privé l'Europe de gaz russe, accélérant sa transition énergétique. Le Royaume, avec son potentiel solaire et éolien exceptionnel, peut devenir un fournisseur d'hydrogène vert et d'ammoniac vert. Mais encore faut-il anticiper les appels d'offres, les normes, les financements. Les accords de libre-échange multipliés par le Maroc (avec l'UE, les Etats-Unis, la Turquie, les pays arabes et africains) créent un marché potentiel de plus d'un milliard de consommateurs. Encore faut-il connaître les barrières techniques, les procédures douanières, les exigences sanitaires et phytosanitaires. La veille stratégique permettra de fournir aux exportateurs marocains des informations ciblées. Enfin, le Maroc a l'ambition de devenir un hub régional pour l'industrie verte, les batteries électriques, l'hydrogène. Ces filières émergentes sont en pleine effervescence réglementaire et technologique. Suivre les brevets, les projets pilotes, les subventions publiques dans les pays concurrents, c'est se donner une longueur d'avance. Un outil pour éclairer la décision publique Concrètement, le dispositif de veille stratégique qui sera mis en place produira des alertes quotidiennes, des brèves, des synthèses hebdomadaires, des rapports mensuels et trimestriels. Il couvrira l'industrie (automobile, aéronautique, textile, chimie, pharmacie, etc.), le commerce intérieur et extérieur, ainsi que l'environnement macroéconomique et géopolitique. Il analysera les retombées médiatiques de l'action du ministère et les publications sur les réseaux sociaux. L'objectif est de fournir au ministre et à ses équipes une information triée, hiérarchisée et analysée, pour éclairer les décisions stratégiques : faut-il négocier un nouvel accord commercial avec tel pays ? Faut-il renforcer les droits antidumping sur tel produit ? Faut-il soutenir telle filière en difficulté ou investir dans telle technologie d'avenir ? Hatim Khelladi / Les Inspirations ECO