En janvier 2026, le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable a suspendu les appels d'offres pour un terminal d'importation de GNL prévu à Nador West Med et l'infrastructure de pipeline associée. Cette décision est intervenue quelques semaines seulement après avoir lancé le processus, en décembre 2025. En mettant un coup d'arrêt brutal à ce projet, le Royaume s'est probablement épargné un investissement surdimensionné aux conséquences financières lourdes. Reste désormais à savoir qui, de l'industriel de Kénitra ou du trader genevois, saura le mieux tirer profit de cette page blanche stratégique. Détails. La récente analyse publiée le 7 avril 2026 par la plateforme d'investissement, axée sur le secteur énergétique, Energy Capital & Power (ECP), a le mérite de clarifier ce que beaucoup, dans les salles de marché et les cabinets d'ingénierie, ressentaient confusément depuis janvier. La suspension des appels d'offres relatifs au terminal GNL de Nador West Med n'est pas une pause administrative. C'est une réinitialisation froide, presque chirurgicale, d'une vision industrielle qui menaçait de se fracasser contre le mur de la réalité commerciale. Les réactions que nous avons pu collecter convergent vers un constat unique : le Maroc vient d'acter la fin du «complexe du pharaon» énergétique pour embrasser la religion de la modularité. Zoom sur ce que cette publication nous apprend, ce qu'elle tait habilement et, surtout, ce qu'elle implique concrètement pour l'industriel de Kénitra comme pour le trader de Genève. Cinq milliards de mètres cubes, une «coquetterie» hors de prix Le premier choc réside dans la froideur du diagnostic chiffré émanant du texte. Le projet suspendu visait une capacité de regazéification de cinq milliards de mètres cubes par an (Gmc/an). Mettons ce volume en perspective : la demande actuelle du Maroc plafonne à 1 Gmc. Un analyste en stratégie énergétique, interrogé à ce sujet, a cette formule lapidaire : «c'est comme si un foyer de deux personnes commandait une cuisine professionnelle capable de nourrir un régiment. L'intention est louable, la structure des coûts fixes est intenable». La publication d'ECP, sous sa plume policée, ne dit pas autre chose. Elle pointe explicitement la «volatilité du marché mondial du GNL» et la «hausse des coûts de financement». Dans le langage feutré des communiqués, c'est une manière de dire que les banques et les fonds propres exigés pour un tel mastodonte auraient imposé au Maroc, et in fine à l'ONHYM, un service de la dette qui se serait répercuté sur le prix de la molécule gazière livrée à l'industrie. Ce que révèle cette suspension de janvier 2026, quelques semaines à peine après le lancement officiel de décembre 2025, c'est l'existence d'une cellule de veille économique au sein du ministère de la Transition qui a su dire «stop» avant que la machine à couler le béton ne s'emballe. «C'est le signe d'une gouvernance mature», note notre analyste. «Ils ont regardé la courbe des prix spot du GNL en Asie et en Europe, ils ont écouté les projections d'OCP sur ses besoins réels en back-up pour le dessalement, et ils ont compris que dimensionner l'outil pour cinq Gmc en 2026, c'était construire un éléphant blanc que personne ne voudrait nourrir». L'analyse d'Energy Capital & Power ne se contente pas d'enterrer le vieux modèle ; elle légitime le nouveau en rappelant l'existence d'une artère souvent oubliée : le flux inverse du Gazoduc Maghreb-Europe (GME). Depuis 2022, le Maroc importe du GNL via les terminaux espagnols. Disons que c'est la clé de voûte de tout l'édifice stratégique actuel. Sans cette connexion ibérique, la suspension de Nador serait une catastrophe industrielle immédiate, synonyme de rationnement. Avec elle, elle devient un luxe stratégique : celui du temps. Ce que l'analyse d'ECP souligne, c'est que cette infrastructure, bien que de capacité limitée, offre une grande flexibilité. C'est le lieu de noter que le GME en mode reverse donne au Maroc une respiration de plusieurs années. Cela permet à l'ONHYM de ne pas se jeter sur le premier FSRU venu. On peut désormais envisager des appels d'offres pour des unités flottantes de stockage et de regazéification de plus petite capacité, peut-être deux ou trois Gmc, avec des contrats de location de cinq à sept ans renouvelables. C'est le cœur du concept de «solutions GNL modulaires» mentionné dans la publication d'Energy Capital & Power. Ce qui change pour l'industriel de Mohammedia et le cimentier de Nador Passons du macro au micro. L'analyse évoque une demande projetée de huit Gmc d'ici 2027, portée par la production d'électricité et la croissance industrielle. Qui sont ces consommateurs ? À Mohammedia, la centrale thermique exploitée par l'Office national de l'électricité et de l'eau potable (ONEE) attend certainement du gaz pour tourner à plein régime sans charbon. À Kénitra, les équipementiers automobiles de la zone franche en veulent certainement aussi pour leurs fours de traitement thermique. Et à Jorf Lasfar, OCP ne bouderait pas sur des molécules pour décarboner le séchage du phosphate. Pour les industriels, et singulièrement pour ceux dont les unités de production s'égrènent le long du couloir oriental qui va de Nador à Kénitra, la publication d'Energy capital & power agit comme un révélateur d'une réalité à double facette. D'un côté, il y a de quoi être soulagé. La suspension du mégaprojet de terminal flottant n'équivaut en rien à une pénurie annoncée de gaz. L'infrastructure existante, ce fameux flux inverse dans le Gazoduc Maghreb-Europe, continue de jouer son rôle de soupape de sécurité. Depuis 2022, ce tuyau, qui relie historiquement le Maroc à l'Espagne, a prouvé sa capacité à acheminer, via les terminaux de regazéification ibériques, un volume suffisant pour alimenter les centrales électriques de Tahaddart et d'Aïn Beni Mathar ainsi que les besoins de base de l'industrie lourde. La décision de janvier 2026 ne coupe donc pas le robinet ; elle permet au contraire de maintenir une pression minimale dans le réseau sans que l'Etat ni l'ONHYM n'aient à supporter dès maintenant les charges financières colossales liées à l'amortissement d'un terminal dimensionné pour cinq fois la consommation nationale actuelle. Pour le directeur d'usine d'une cimenterie du nord ou le responsable énergie d'une unité automobile à Kénitra, cela signifie que les lignes de production ne s'arrêteront pas demain faute de gaz. Toutefois, cette même décision projette une ombre d'incertitude contractuelle sur l'horizon de la fin de la décennie. Le report du pipeline physique, qui devait relier le hub de Nador West Med aux bassins industriels de l'Oriental et du Gharb, signifie que ces mêmes industriels ne verront pas arriver le tuyau dédié à leur porte avant une échéance repoussée de plusieurs années, vraisemblablement au-delà de 2029 ou 2030. Ce qui les maintient dans une situation hybride et inconfortable où, pour continuer à tourner à plein régime et décarboner leurs processus, ils doivent naviguer entre la sécurisation de contrats de court terme sur le marché spot européen via l'Espagne et l'espoir d'un futur accès direct à un gazoduc national dont le tracé et le financement restent à redéfinir. Concrètement, une entreprise située dans la zone industrielle de Selouane ou de Nador, qui anticipait un raccordement rapide pour substituer le fioul lourd par du gaz naturel dans ses fours, gagnerait désormais à réviser sa stratégie d'approvisionnement et continuer à composer avec des énergies de transition plus carbonées et plus onéreuses pendant encore au moins deux à trois saisons budgétaires. En parallèle, elle continuera à observer avec attention les futures annonces de l'ONHYM concernant l'émergence de solutions modulaires alternatives qui pourraient, peut-être, offrir une voie d'accès plus rapide mais selon des modèles économiques et juridiques radicalement différents de ceux envisagés initialement. Pour une cimenterie du nord, cela signifie qu'elle doit continuer à importer du coke de pétrole ou du fioul lourd pendant encore deux ou trois hivers, avec une empreinte carbone qui plombe ses exports vers l'Europe. En revanche, cela lui laisse le temps de négocier un contrat d'achat de gaz directement avec un trader qui utiliserait un petit FSRU mutualisé, plutôt que d'attendre un hypothétique tarif régulé de l'ONHYM. L'analyse d'ECP insiste d'ailleurs sur la nécessité d'une «plus grande transparence des prix». C'est un appel du pied direct aux industriels : préparez-vous à ne plus être des ayants droit passifs d'un service public, mais des partenaires commerciaux actifs sur le marché du gaz. L'ONHYM en pleine mue C'est peut-être le passage le plus juridiquement révolutionnaire de l'analyse. Energy capital & power écrit noir sur blanc que l'ONHYM évolue vers un modèle plus commercial et que les décideurs politiques insistent sur une plus grande participation du secteur privé. Zoom sur cette formulation. Disons que c'est un changement de paradigme juridique. Jusqu'ici, l'ONHYM était perçue comme un acheteur unique, un monopole d'Etat qui prenait à sa charge le risque volume. La phrase «mieux répartir les risques» signifie que le prochain terminal de Nador (car il y en aura bien un, mais plus modeste) ne sera pas un marché public classique. Il y a des chances que ce soit une concession ou un Build-own-operate-transfer (BOOT) où le partenaire privé prendrait le risque d'utilisation du terminal. Concrètement, pour les investisseurs qui prendront l'avion pour Paris le mois prochain afin d'assister au Forum Investir dans l'énergie en Afrique (IAE), le pitch d'Amina Benkhadra ne portera plus sur la vente d'un tuyau, mais sur la vente d'un service de flexibilité. Il y a de fortes chances qu'on ne leur dise pas : «construisez-nous un terminal de cinq Gmc», mais plutôt : «proposez-nous une solution intégrée de réception, stockage temporaire et livraison de gaz à l'industrie, avec un mécanisme de partage de la marge si le marché spot est favorable». 52% de renouvelables, combien de gaz pour le back-up ? Revenons maintenant à l'équation fondamentale posée par l'analyse : 52% d'énergies renouvelables dans le mix électrique d'ici 2030, tout en réduisant la dépendance au charbon. Où se niche la vérité du gaz dans ce tableau ? Ce que la publication d'ECP révèle sans le dire explicitement, c'est que le Maroc a tranché la question du timing entre le gaz et le renouvelable. Si l'on construit un terminal géant dès 2026, on crée un appel d'air pour utiliser ce gaz en base, ce qui pourrait entrer en concurrence avec le solaire et l'éolien. En retardant et en modularisant l'infrastructure gazière, on force le système à maximiser d'abord l'intégration des renouvelables. Le gaz devient strictement ce qu'il doit être : le pompier de l'intermittence et le carburant de la pointe de consommation. Ainsi, le Maroc ne mise pas sa transition énergétique sur le gaz. Il l'adosse au gaz uniquement pour garantir la sécurité du réseau. La prévision de 12 Gmc en 2030 est un plafond de verre. Ce volume ne sera atteint que si l'hydrogène vert ne décolle pas assez vite ou si la demande électrique explose plus que prévu. Ainsi, le modèle actuel donne au pays les moyens d'ajuster le curseur au fil de l'eau, sans s'endetter pour un terminal qui pourrait tourner à 20% de sa capacité. L'adaptabilité comme nouveau mantra En refermant l'analyse d'Energy capital & power, une élément ressort particulièrement : l'absence totale de panique ou de nostalgie du projet avorté. Le ton est celui de l'opportunité retrouvée. Le Maroc, en mettant sur pause son méga-terminal, ne s'est pas retiré du jeu gazier ; il en a simplement changé les règles pour éviter de jouer avec des cartes truquées par la volatilité mondiale. Pour les acteurs économiques, le message est désormais clair : ne cherchez plus la rente de situation liée à un grand contrat de travaux publics. Cherchez la valeur ajoutée dans la logistique, le négoce et l'optimisation d'un réseau qui se construira par touches impressionnistes plutôt que par un grand trait de crayon d'ingénieur. Comme le rappelle l'analyse d'ECP, «l'adaptabilité est un facteur de plus en plus déterminant». En ce début d'année 2026, le Maroc semble avoir pris tout le monde de vitesse sur ce terrain-là. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO