La polémique continue d'enfler autour de l'avis du Conseil de la concurrence recommandant l'ouverture du capital des pharmacies aux investisseurs non professionnels. Les principaux syndicats des pharmaciens viennent d'annoncer une série de grèves nationales pour protester contre cette recommandation controversée. « Une menace » Un mouvement présenté comme progressif, avec un premier arrêt de travail général dans les prochains jours, et qui pourrait s'intensifier si cette orientation est maintenue, indique un communiqué conjoint de la Fédération nationale des syndicats des pharmaciens du Maroc, l'Union nationale des pharmaciens du Maroc et le Syndicat national des pharmaciens du Maroc. Dénonçant une réforme qui menace «l'équilibre et la stabilité du système du médicament», les représentants des pharmaciens réaffirment leur refus catégorique d'une recommandation qu'ils qualifient d'«inacceptable». Pour ces organisations, « permettre l'entrée de capitaux extérieurs dans les officines reviendrait à modifier en profondeur la nature même de la pharmacie, conçue au Maroc comme un établissement de santé de proximité, et non comme un simple actif financier», argumente la même source. Mobilisation collective La Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc (CSPM) a pour sa part exprimé un rejet «catégorique et absolu» de cette proposition. Elle évoque des « développements dangereux» pour l'avenir de la profession et la sécurité médicamenteuse nationale. Passant à l'action, la CSPM a adressé, le 23 février 2026, une lettre au Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Son objet ? Rejeter les recommandations du Conseil de la concurrence, notamment l'ouverture du capital des officines. Dans sa missive, la Confédération estime « qu'il ne s'agit pas d'un simple ajustement technique, mais d'une transformation profonde du modèle officinal, fondé sur l'indépendance du pharmacien-propriétaire ». Elle met en garde contre une logique dominée par les intérêts des investisseurs, susceptible d'influencer les décisions stratégiques au détriment des impératifs sanitaires. Elle alerte également sur les risques de concentration du marché et d'aggravation des déséquilibres territoriaux. La Confédération a annoncé par ailleurs un programme de mobilisation sans échéance fixée, pouvant aller jusqu'à une fermeture nationale des officines. Elle en appelle à un rassemblement inédit de l'ensemble du corps pharmaceutique, estimant que la période exige «une mobilisation collective» face à ce qu'elle considère comme une menace existentielle. Front commun Au-delà de la dimension corporatiste, les syndicats insistent sur un principe : l'indépendance du pharmacien constitue, selon eux, la garantie de la neutralité du conseil et de la primauté de l'intérêt du patient. « L'introduction d'investisseurs, même encadrée juridiquement, ferait peser le risque d'un basculement vers une logique de rentabilité susceptible d'influencer les choix stratégiques et commerciaux des officines », explique le communiqué conjoint des représentants des pharmaciens. Ne se limitant plus aux seuls pharmaciens, ce mouvement de contestation s'est élargi. Le Syndicat national des médecins du secteur libéral et la Fédération nationale des syndicats des chirurgiens-dentistes ont rejoint le mouvement le 3 mars 2026, pour constituer un front commun contre toute ouverture du capital des professions de santé réglementées à des investisseurs non professionnels. Pour ces organisations, il en va de l'indépendance de la décision thérapeutique. À leurs yeux, introduire des capitaux extérieurs créerait un conflit d'intérêts structurel entre impératif financier et exigence médicale. «Porter atteinte à un maillon du système, c'est fragiliser l'ensemble de la chaîne», soutiennent-elles, en plaidant pour que l'intérêt du patient demeure au-dessus de toute considération lucrative. Souveraineté sanitaire Le débat a également pris une dimension citoyenne. Le Réseau marocain pour la défense du droit à la santé et du droit à la vie a adressé le 22 février, une note aux autorités pour dénoncer une réforme qu'il juge « porteuse de risques pour la sécurité médicamenteuse et la souveraineté sanitaire du pays ». L'organisation redoute une concentration du marché au profit de grands groupes, la disparition progressive des petites officines, notamment en milieu rural, et l'émergence de «déserts pharmaceutiques». Elle alerte aussi sur les dangers d'une dérégulation accrue, susceptible de favoriser l'automédication incontrôlée, les erreurs de dosage et la circulation de produits falsifiés. Selon le Réseau, la question des prix élevés des médicaments ne saurait être réduite à la marge du pharmacien. Les véritables causes, estime-t-il, se situent également en amont, dans les mécanismes d'importation, de fabrication et de fixation des tarifs. Il appelle à une réforme centrée sur la transparence des prix, le renforcement du tiers payant et la consolidation du rôle régulateur de l'Etat. Nouveau modèle pour moderniser À l'origine de la polémique, l'avis consultatif du Conseil de la concurrence sur l'état de la concurrence dans le marché de la distribution des médicaments. Saisi par le Ministère de la santé dans le cadre des discussions sur la réforme du système de santé, l'institution a proposé un nouveau modèle économique pour les officines. Parmi les pistes avancées : diversification des sources de revenus, valorisation de l'acte pharmaceutique via des honoraires de dispensation, et mécanisme visant à dissocier une partie des revenus des pharmacies du prix du médicament. Le Conseil souligne les limites structurelles du modèle actuel, fragilisé par la pression continue sur les prix et la baisse des marges ces dernières années. Un point de vue partagé par l'économiste Mohamadi El Yacoubi, président du Cercle des fiscalistes du Maroc. Ce dernier y détecte « une belle opportunité » et défend une «réforme stratégique» susceptible, selon lui, de moderniser le secteur. Donnant son avis sur la polémique dans un post publié sur facebook, le 22 février, l'économiste estime que l'ouverture du capital permettrait de structurer les officines en réseaux, de mutualiser les achats, d'optimiser la gestion et d'assurer une meilleure continuité de service, y compris dans les zones sous-dotées. Il fait valoir des garde-fous tels la limitation de la concentration, la restriction des acteurs économiques dominants et la reconnaissance juridique du pharmacien responsable. D'après El Yakoubi, ces mesures pourraient préserver l'indépendance professionnelle et garantir que les décisions opérationnelles restent entre les mains du pharmacien responsable. Ceci tout en générant des économies d'échelle bénéfiques aux patients. Ces derniers vont également en profiter de cette réforme, selon l'économiste, par un accès plus simple aux soins, une meilleure disponibilité des médicaments et une continuité de service renforcée. Impact économique L'économiste présente par ailleurs l'ouverture du capital des pharmacies comme un levier de modernisation économique du secteur, permettant de générer des gains de productivité grâce à la structuration en chaînes, à la mutualisation des fonctions logistiques et à l'optimisation des coûts. Selon cette approche, ces économies d'échelle pourraient améliorer la rentabilité des officines, renforcer leurs infrastructures, financer l'innovation et soutenir la formation, créant ainsi un cercle vertueux bénéfique à la fois aux professionnels et aux patients. El Yakoubi insiste toutefois sur un point clé : la montée en puissance des grandes structures ne condamnerait pas nécessairement les petites pharmacies, qui conserveraient un avantage concurrentiel fondé sur la proximité, la qualité du conseil et la personnalisation des services. Autrement dit, l'impact économique serait double : « rationalisation et modernisation du secteur d'un côté, différenciation et adaptation stratégique des indépendants de l'autre », argumente l'économiste. «Moderniser n'est pas financiariser» Une lecture contestée par Dr Mohamed Lahbabi, président de la CSPM. Dans sa réponse à l'économiste, le pharmacien distingue clairement entre modernisation et transformation du modèle. Pour lui, le système marocain repose sur un principe fondateur : le pharmacien est à la fois propriétaire, responsable et indépendant. Introduire des investisseurs modifierait l'équilibre décisionnel, car «celui qui détient le capital influence la gouvernance». Il relativise également les promesses d'économies d'échelle, rappelant que les pharmacies disposent déjà de centrales d'achat et que les prix des médicaments sont administrés. Les gains potentiels, soutient-il, profiteraient davantage aux investisseurs qu'aux patients. Autre point sensible : l'aménagement du territoire. L'expérience internationale montre, selon lui, que les capitaux privés privilégient les zones rentables. L'ouverture du capital pourrait ainsi accentuer la concentration dans les grandes villes, au détriment des régions enclavées. Au fond, le désaccord ne porte pas uniquement sur des mécanismes économiques. Il révèle deux visions du système de santé. D'un côté, une approche visant à adapter le modèle officinal aux réalités financières et à la concurrence. De l'autre, une défense résolue d'une pharmacie conçue comme un service de santé de proximité, ancré dans une mission sociale. Les syndicats de leur côté, affirment ne pas fermer la porte au dialogue. Ils reconnaissent la nécessité de réformer un modèle fragilisé, mais refusent que cette réforme passe par l'ouverture du capital aux non-professionnels. Ils appellent à une concertation nationale «responsable», conciliant viabilité économique des officines et protection de la santé publique.