Les enfants scolarisés dans les unités de préscolaire privé affichent de meilleurs résultats que ceux du secteur public. Cela reflète-t-il simplement leur composition sociale plus favorisée, ou traduit-il également des insuffisances structurelles au sein des classes préscolaires publiques ? En 2018, le ministère de l'Education nationale a lancé le Programme national de généralisation et de développement du préscolaire, destiné à préparer les enfants âgés de 4 à 6 ans à l'entrée à l'école primaire. Ce dispositif vise à réduire les inégalités qui marquent les parcours des apprenants et à garantir une meilleure réussite éducative. Ainsi, l'éducation préscolaire, longtemps cantonnée à des initiatives informelles et à quelques actions d'acteurs privés, dépendant essentiellement du choix des familles, a progressivement gagné du terrain, attirant désormais 70,4 % des enfants en âge de préscolarisation. Répartis entre les milieux urbain et rural, ces enfants fréquentent aujourd'hui les unités de préscolaire déployées à travers le Royaume, soit 23 182 établissements publics, 4 482 établissements privés et 4 946 unités non structurées. Toutefois, la qualité des apprentissages et les compétences acquises par les apprenants dans ces différents types d'établissements révèlent des inégalités flagrantes, selon le diagnostic de l'Instance nationale d'évaluation auprès du Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique (INE-CSEFRS), réalisé en partenariat avec l'UNICEF. La composition sociale et territoriale des publics scolarisés En effet, l'étude menée auprès de 871 enfants scolarisés dans 180 unités d'enseignement hétérogènes révèle que les enfants inscrits dans le secteur privé enregistrent les meilleurs résultats, avec une moyenne de 71 points, tandis que le secteur public demeure à la traîne, étant même devancé par les unités non structurées. Ce constat retient particulièrement l'attention et cristallise une tension devenue centrale : dans la mesure où le secteur privé est régulièrement crédité de meilleurs résultats scolaires que le secteur public, n'assiste-t-on pas à la reproduction du même schéma déjà observé, où les enfants du privé devancent ceux du public en matière de maîtrise des compétences clés ? Si certains observateurs tendent à attribuer ce phénomène aux limites propres de l'école publique, le Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique l'explique par des facteurs structurels, essentiellement liés à la composition sociale et territoriale des publics scolarisés. À la différence du secteur privé, qui accueille majoritairement des enfants issus de milieux favorisés (72 %), les unités de préscolaire publiques scolarisent principalement des enfants appartenant à des milieux socio-économiques défavorisés (63 %). Pour appuyer son analyse, le Conseil met en évidence un écart de 12 points entre les enfants issus de milieux très favorisés et ceux issus de milieux très défavorisés. Cet écart est plus marqué en littératie précoce (14 points) et plus limité dans le développement socio-émotionnel (8 points). Autrement dit, la performance des apprenants ne saurait être interprétée comme le seul indicateur d'un dysfonctionnement intrinsèque du préscolaire public, mais résulte plutôt de conditions d'apprentissage structurellement hétérogènes entre milieux urbain et rural, et entre ménages favorisés et défavorisés, explique-t-il. Absences de certaines activités, des classes surchargés et du personnel peu expérimenté Si l'origine socioéconomique des apprenants constitue indéniablement un facteur déterminant des performances observées, elle ne saurait à elle seule justifier la persistance d'écarts aussi marqués, ni expliquer pourquoi certaines unités non structurées parviennent à dépasser les résultats du secteur public. Partant des observations menées en classe dans les différents domaines d'apprentissage, l'évaluation du Conseil relève certaines insuffisances pédagogiques susceptibles de participer à cette tendance inquiétante. À titre d'illustration, 85 % des enfants scolarisés dans le préscolaire public n'ont pas bénéficié d'activités essentielles, en particulier la lecture de livres, alors que seuls 7 % des enfants concernés ne disposent pas de livres en classe, selon les précisions du Conseil. De même, 30 % des enfants du public n'ont participé à aucune activité de pré-mathématiques, 38 % n'ont pas bénéficié de temps de jeu libre et 26 % n'ont pris part à aucune activité d'expression orale, un constat qui révèle moins un manque de moyens qu'un déficit d'accompagnement, de formation et de pilotage pédagogique. Par ailleurs, les enfants du préscolaire public sont plus fréquemment encadrés par des éducateurs jeunes et moins expérimentés : 54 % ont 30 ans ou moins et près de 59 % comptent moins de cinq ans d'expérience, ce qui est susceptible d'influencer la qualité des apprentissages. Sans négliger la charge de travail, 46 % des enfants du préscolaire public sont encadrés par du personnel se déclarant « submergé », contre 37 % dans le privé. Cela, alors même que les classes demeurent surchargées, en particulier dans le secteur public et en milieu rural, où respectivement 56 % et 37 % des enfants évoluent dans des groupes de plus de 20 enfants par éducateur. Une situation qui rappelle l'importance de veiller à l'équilibre des classes afin de ne pas compromettre la qualité des apprentissages, déjà fragilisée par les conditions de vie des apprenants. Car c'est précisément à ce niveau que l'école est entendue, non comme un miroir des inégalités existantes, mais comme un espace où elles peuvent, au moins partiellement, être corrigées.
Trois questions à Hicham Ait Mansour : "62 % des enfants sont préscolarisés dans des environnements présentant un faible niveau de risque" * Le ministère de l'Education nationale veut généraliser l'enseignement préscolaire à l'horizon de 2028. A quel point arrive-t-on aujourd'hui à cibler l'ensemble des enfants en âge de scolarité ?
Le taux de préscolarisation des enfants âgés de 4 à 5 ans est passé de 50,2 % à 70,4 % au cours de la décennie 2015-2025, porté par une expansion notable de l'offre préscolaire publique, qui totalise 23 182 unités à travers le Royaume en 2025. Par ailleurs, le taux de préscolarisation en milieu rural atteint 75 %, contre 66 % en milieu urbain, témoignant d'un attrait croissant pour le préscolaire, en particulier dans les zones rurales. Toutefois, des marges de progression subsistent, d'autant que de nombreuses familles continuent de privilégier l'enseignement traditionnel plutôt que la scolarisation en classe.
* Le décès d'un nourrisson dans une crèche à Tanger a relancé le débat sur le niveau de sécurité dans les lieux de garde d'enfants, y compris au sein des unités préscolaires. Comment évaluez-vous la sécurité des apprenants dans ces structures ?
La sécurité physique des enfants dans le milieu d'apprentissage constitue un levier essentiel de la qualité de l'environnement éducatif. À cet égard, l'évaluation menée à notre niveau révèle qu'environ 62 % des enfants sont préscolarisés dans des environnements présentant un faible niveau de risque. Un taux qui demeure en deçà des aspirations, au regard des nombreuses insuffisances constatées, notamment l'absence de clôtures, l'inadéquation des aires de jeu, la proximité de zones dangereuses telles que les routes ou les marchés, l'exposition à la pollution, ainsi que la dégradation des sols, principalement en milieu rural et dans le préscolaire non structuré. Autant de facteurs de nature à nourrir les inquiétudes des familles.
* En termes de pédagogie, les jeux éducatifs et les livres demeurent nettement moins présents dans le préscolaire. S'agit-il d'une question de moyens ou de vision ?
À vrai dire, l'évaluation du Conseil met en évidence à la fois des limites d'accès autonome aux ressources et un déficit d'usage pédagogique, en particulier en matière de lecture. Les observations montrent que les jeux éducatifs et les livres figurent parmi les ressources les moins mobilisées dans les pratiques quotidiennes. Cette situation peut en partie renvoyer à des contraintes organisationnelles, notamment en matière d'accès autonome au matériel, qui ne concerne que 66 % des enfants, ainsi que d'aménagement de l'espace collectif (68 %). D'autre part, s'agissant plus spécifiquement de la lecture, les données mettent en évidence un écart significatif entre la disponibilité des ressources et leur usage effectif. En effet, au niveau national, 86 % des enfants n'ont pas bénéficié d'une activité de lecture en classe durant la période observée. Ce constat oriente l'analyse vers les pratiques pédagogiques et l'organisation des routines de classe, au-delà de la seule question de l'équipement.
Educateurs : Un métier en quête de reconnaissance et de valorisation Acteurs de premier plan dans le processus de généralisation du préscolaire et dans l'amélioration de sa qualité, les éducateurs exercent encore dans des conditions contrastées et jugées insatisfaisantes, liées aux enjeux de statut, de stabilité de l'emploi, de formation et de reconnaissance, comme ils l'ont rappelé à plusieurs reprises lors de leurs sit-in pour réclamer leur intégration dans la fonction publique. Selon l'évaluation du Conseil supérieur de l'éducation et de la formation, environ 25 % des enfants sont encadrés par du personnel percevant moins de 2 000 dirhams par mois. Par ailleurs, 33 % des enfants au niveau national sont encadrés par des éducateurs rémunérés entre 2 000 et 3 000 dirhams, sans oublier les retards de paiement. Les données du Conseil mettent également en évidence une tension entre engagement professionnel et perspectives de maintien dans le métier. Si 86 % des enfants sont encadrés par du personnel exerçant ce métier par goût pour l'enseignement des jeunes enfants, seuls 41 % envisagent de poursuivre durablement dans cette profession. Par ailleurs, la satisfaction des éducateurs reste élevée dans le secteur privé et le non structuré, tandis qu'elle apparaît plus modérée dans le partenariat (36,5 %) et dans le public (45 %), reflétant le moral de cette catégorie professionnelle dont les exigences ne cessent d'être accrues. À la lumière de ces résultats, le Conseil supérieur de l'éducation et de la formation souligne que « les enjeux ne se limitent pas à la seule question de la rémunération. Ils renvoient plus largement à l'hétérogénéité des statuts, à la régularité des paiements, à la charge de travail, aux ratios d'encadrement, à l'expérience professionnelle ainsi qu'à la reconnaissance ».