Présentée comme l'un des piliers de l'Etat social, la généralisation de l'Assurance Maladie Obligatoire (AMO) entre dans une phase décisive. Si l'élargissement rapide de la couverture marque une avancée sociale majeure, il met également en lumière de profonds déséquilibres financiers et structurels. Le dernier rapport de la Cour des comptes, au titre des exercices 2024-2025, dresse un constat sans détour : le modèle actuel apparaît fragilisé, pris en étau entre l'ampleur des ambitions sociales, les limites du recouvrement et des insuffisances persistantes de gouvernance et de financement. L'ambition du Maroc de consolider son système d'AMO a ainsi franchi un seuil critique. Le régime, conçu pour garantir une protection sociale universelle, est désormais confronté à un impératif de viabilité structurelle et de performance opérationnelle. Selon la Cour, l'extension rapide des droits a dépassé la capacité du système à s'autofinancer et à se piloter de manière efficiente, faisant de la soutenabilité financière un enjeu central. Les indicateurs de couverture témoignent pourtant d'une progression spectaculaire. En 2024, le nombre d'immatriculés a atteint près de 32 millions de personnes, une dynamique largement portée par l'intégration de l'ancien régime RAMED au dispositif AMO-Tadamon, qui compte désormais 14,47 millions d'affiliés, au-delà des prévisions initiales. Toutefois, cette massification statistique dissimule une fracture structurelle entre affiliation formelle et accès effectif aux droits. Le régime des travailleurs non salariés (AMO-TNS) n'a attiré que 3,27 millions d'adhérents, soit environ 30 % de l'objectif fixé, tandis que le régime Achamil demeure marginal. Plus préoccupant encore, près de 11,35 millions de personnes restent sans couverture effective ou voient leurs droits suspendus, illustrant l'écart persistant entre la vocation universelle du système et sa mise en œuvre concrète. Un régime AMO-TNS fragilisé dès son déploiement Cette vulnérabilité apparaît avec une acuité particulière dans le régime AMO-TNS. Le taux de recouvrement y demeure extrêmement faible, plafonnant à 37 % en 2024. Un niveau jugé insuffisant pour un dispositif contributif appelé à durer. Les mesures incitatives mises en place, notamment l'annulation partielle des créances, n'ont produit qu'un effet limité sur la dynamique des encaissements, révélant des fragilités structurelles plus profondes. Cette situation se traduit par une dérive rapide des dépenses. Pour l'AMO-Tadamon, celles-ci ont atteint 9,4 milliards de dirhams en 2024, faisant bondir le ratio dépenses/cotisations à 94 %, contre 16 % seulement deux ans auparavant. Une évolution qui, selon la Cour, pose la question de la maîtrise budgétaire à moyen terme. Lire aussi: La Cour des Comptes publie son rapport annuel au titre de la période 2024-2025 Par ailleurs, le rapport souligne un déséquilibre persistant entre les secteurs public et privé : 79 % des dépenses de soins sont captées par le secteur privé, traduisant à la fois l'attractivité limitée de l'offre hospitalière publique et l'insuffisance de ses capacités de prise en charge. Cette configuration pèse directement sur les assurés, avec un reste à charge élevé, compris entre 30 % et 37 %, pouvant atteindre 47 % pour certaines maladies chroniques. L'absence de révision de la tarification nationale de référence, conjuguée à une diffusion encore insuffisante des médicaments génériques, limite l'effet protecteur réel de l'AMO. En dépit de la hausse des dépenses globales, la généralisation de la couverture n'a pas entraîné de baisse structurelle des coûts supportés par les ménages. Le recouvrement, talon d'Achille de la soutenabilité financière Au-delà du régime Tadamon, la fragilité financière concerne l'ensemble des régimes hors salariés du privé. L'AMO-TNS affiche un déficit technique de 391 millions de dirhams, tandis que le régime Achamil enregistre un passif de 425 millions. Dans le secteur public, géré par la CNOPS, le déficit technique dépasse le milliard de dirhams. La Cour alerte sur une érosion rapide des réserves, susceptible de conduire à leur épuisement à l'horizon 2030 en l'absence de réformes paramétriques majeures. Le rapport identifie le recouvrement comme le point de rupture central du système. La faiblesse chronique des encaissements, en particulier chez les travailleurs non salariés, alimente à la fois les déséquilibres financiers et une iniquité contributive croissante, faisant peser l'effort sur les catégories les plus solvables. À cela s'ajoutent des lacunes de gouvernance, notamment le retard dans l'application de l'article 114 de la loi 65-00, qui maintient environ 1,25 million de salariés du privé sous des régimes d'assurance privés. Face à ces constats, plusieurs mesures correctives ont été engagées. Le projet de loi 54.23 prévoit le transfert de la gestion de l'AMO du secteur public de la CNOPS vers la CNSS, dans l'objectif d'instaurer un gestionnaire unique. Des travaux sont également en cours pour réviser les conventions nationales et la tarification de référence. De son côté, la CNSS mise sur la digitalisation intégrale du parcours de soins et le renforcement des dispositifs de contrôle afin de lutter contre la fraude et d'améliorer le recouvrement. Néanmoins, la Cour des comptes estime que sans clarification rapide du modèle de financement et sans arbitrages paramétriques structurants, la généralisation de l'AMO risque de demeurer un chantier sous tension, où l'ambition sociale continuera de se heurter aux contraintes budgétaires.