Depuis des siècles, le neffar parcourt les rues marocaines avant l'aube pendant le ramadan, avec sa trompette qui réveille à l'heure du s'hour. Ancrée dans le folklore, cette pratique s'étend de Fès sous les Mérinides à Marrakech sous les Saadiens. Aujourd"hui, elle demeure un écho symbolique d'une autre époque. DR ‹ › Depuis des générations, le neffar a servi d'horloge humaine à chaque ramadan. Avec sa longue trompette en laiton, il a parcouru les rues avant l'aube, pour réveille les habitants à l'heure du s'hour, avant le Fajr. Cette profession existe depuis des siècles au Maroc. Bien qu'elle soit en déclin, elle lutte encore pour survivre. Comme le veut la tradition, une fois l'apparition du croissant de lune annonçant le début du ramadan, le neffar se prépare pour sa mission nocturne. Dans certaines régions, il ne se contente pas de la longue trompette. Il peut être accompagné, ou remplacé, par un batteur connu sous le nom de dekkak ou tabbal, ou même par un autre trompettiste parfois appelé le ghayat. L'instrument peut varier, mais la mission reste la même. En plus du son de son instrument, il chante des mots familiers : «Béni soit ce mois, ô gens de la maison, Il n'y a de dieu qu'Allah… il n'y a de dieu qu'Allah, Mon Seigneur seul, sans associé. Réveillez-vous pour le s'hour, ô dormeur, Priez le Fajr et ayez l'intention de jeûner. Le ramadan passe, Bénis soient ceux qui ont jeûné, prié la nuit et tenu compte de leurs actes». Une tradition des Mérinides aux Saadiens Le rôle du neffar a peu changé au fil des siècles. Certains historiens rattachent son apparition au Maroc à l'introduction de l'instrument lui-même. Mustapha Aarab, chercheur en islam populaire, explique que la trompette utilisée par le neffar provient d'Al-Andalus, où elle est connue dès les premiers siècles de l'ère islamique. Elle est introduite au Maroc en 725 AH (1325 CE), sous le règne du sultan mérinide Abu Inan, qui a fait construire trois tours à Fès pour les bawwaqin, les trompettistes officiels. L'une de ces tours se dresse à côté de la célèbre mosquée Al-Qarawiyyin : Borj En-Naffara (la Tour du Naffar), «construite sous la forme d'un minaret» et rattachée à Dar al-Muwaqqit, une institution chargée d'observer les mois lunaires et de déterminer les heures de prière. La tâche est accomplie par un astronome connu sous le nom de muwaqqit, selon un article de la Rabita Mohammedia des Oulémas. Située près du quartier des chaudronniers et du marché des notaires, la tour tire son nom du neffar lui-même. Selon certains récits, l'émergence du neffar est liée à Marrakech au XVIe siècle, sous la dynastie saadienne. Une histoire populaire raconte que Lalla Aouda Saadia (la mère du sultan Ahmad al-Mansur al-Dhahabi) se promenait un après-midi de ramadan dans son jardin luxuriant, entourée de fruits mûrs et tentants. Distraitement, elle saisit une pêche et la mangea avec plaisir, pour se rendre compte soudainement qu'elle jeûnait. Histoire : Lalla Aouda, la femme forte des Saâdiens et sainte de Marrakech Frappée de remords, elle aurait cherché à expier cet oubli en mobilisant les neffars. Ils reçurent pour instruction de grimper au sommet des mosquées de la ville et de rester éveillés la nuit, en émettant des chants mélodieux dont les airs alerteraient les insouciants et réveilleraient les dormeurs pendant le ramadan. Documenté à l'aube : Un récit de 1903 Au XXe siècle, la profession est documentée dès 1903 dans les écrits d'un envoyé britannique auprès de la cour du sultan en 1880. À Tanger, le neffar est aux côtés du dekkak, selon ce récit. Tous deux «patrouillaient dans les rues à deux heures du matin, l'un frappant son tambourin, tandis que l'autre frappait aux portes pour réveiller les gens à l'intérieur pour le repas nocturne». Le même récit note : «Pendant les vingt-six premiers jours du mois sacré, le dekkak chantait dans toute la ville un appel en prose rythmique : 'Vous qui êtes l'œuvre des mains de Dieu, levez-vous, en obéissance au Seigneur. Mangez et buvez pour que la colère de Dieu ne s'abatte pas sur vous.' Pendant les trois derniers jours, l'appel était modifié ainsi : 'Vous qui êtes l'œuvre du Créateur miséricordieux, levez-vous pour que nous puissions dire adieu au Ramadan, le mois du repentir et du pardon.'» Une fois le jeûne terminé, ces «fonctionnaires propres au ramadan, nommés par le Conseil des fonds Habous, allaient de maison en maison pour chercher une compensation pour leurs services», selon le même récit. Neffar et folklore Le neffar est enraciné dans la culture marocaine, même si sa présence est éphémère. Son rôle se reflète dans les proverbes et les croyances. Un dicton populaire dit : «Qal lu ach kan babak? Qal lu neffar. Qal lu lhamdoulillah, Ramadan tqada». «Il lui a demandé, qu'était ton père ? Il a répondu, un neffar. Il a répondu, Dieu merci, le Ramadan est terminé». Le proverbe fait référence à un homme modeste qui s'élève au rang de notabilité, mais perd ensuite sa position, comme expliqué dans Wit and Wisdom in Morocco: A Study of Native Proverbs par le philosophe finlandais Edvard Westermarck. Des croyances entourent également le neffar. Selon The Folklore of Morocco, «le moment le plus propice pour donner naissance à un enfant est lorsque le neffar annonce le ramadan, à l'apparition du croissant de lune». Aujourd'hui, la profession est presque éteinte, comme le croissant lui-même, rare et attendu. Entendu avant l'aube, le neffar évoque un temps avant les réveils, où seul le rythme communautaire et la foi sont des marqueurs.