Dans un Maroc où les cheveux bouclés ont longtemps été stigmatisés, des femmes comme Ghita et Siham brisent les chaînes des normes capillaires en embrassant leur texture naturelle. À travers des parcours de résilience et d'acceptation, elles transforment les perceptions et inspirent une nouvelle génération à revendiquer fièrement leur identité capillaire. DR ‹ › Enfant, Ghita, originaire de Casablanca, ignorait que ses cheveux étaient considérés comme «différents» : ils n'étaient ni lisses, ni faciles à démêler, simplement bouclés. La plupart du temps, elle les portait en tresse. Ce sont les remarques désobligeantes qui ont éveillé chez elle la conscience de cette «différence». Des mots blessants comme «tiens, prends un peigne» ou «chaakouka» (tignasse) l'ont marquée. Ces commentaires ont poussé Ghita à renier la nature de ses cheveux des années durant. «Je n'acceptais pas mes boucles», a-t-elle confié à Yabiladi. «Au début du lycée, je faisais un brushing chaque semaine», et plus tard, elle a même essayé un traitement de lissage, une décision qu'elle a amèrement regrettée. Ce n'est qu'après avoir rencontré une camarade de classe aux cheveux bouclés comme les siens qu'elle a décidé de laisser ses boucles s'exprimer. «Nous nous sommes reconnues l'une dans l'autre», se souvient-elle. Mais le chemin a été semé d'embûches. Après des années de dommages causés par la chaleur des fers à lisser, elles se sont engagées dans une quête pour apprendre à coiffer, hydrater et définir leurs boucles. Malgré les ressources limitées à l'époque, Ghita, aujourd'hui trentenaire, a fini par apprécier ses boucles. «J'ai aussi réalisé que j'en avais perdu beaucoup parce qu'au lieu de les entretenir, je les avais abîmés pendant des années avec des brushings et des traitements», confie-t-elle. Aux origines du diktat Si les cheveux lisses ont longtemps été perçus comme un idéal esthétique, cette norme ne s'est pas imposée par hasard. Dans de nombreuses sociétés marquées par l'héritage colonial et l'influence des standards occidentaux de beauté, les cheveux raides ont progressivement été associés à l'élégance, au professionnalisme et à la modernité. À l'inverse, les cheveux bouclés ou crépus ont parfois été relégués à une image jugée moins «soignée», contribuant à ancrer durablement cette hiérarchie esthétique. Cette perception a aussi été renforcée par les représentations médiatiques. Pendant des décennies, la publicité, le cinéma ou les magazines féminins ont largement mis en avant des modèles de beauté aux cheveux lisses ou légèrement ondulés. Cette répétition visuelle a contribué à installer l'idée d'une chevelure «idéale», influençant durablement les pratiques capillaires. Boucles harcelées, confiance détruite Pour Siham, originaire de Mohammedia, les remarques sur ses cheveux étaient d'autant plus douloureuses qu'elles venaient de ses proches. «Cela détruit ta confiance en toi», a-t-elle confié à Yabiladi. «Quand des inconnus commencent à critiquer tes cheveux, il devient très facile de les croire.» Naturellement bouclée, elle a ainsi ressenti le besoin de cacher ses cheveux dès son plus jeune âge. «J'ai lissé mes cheveux de façon permanente à seulement six ans», a-t-elle raconté. Cette décision l'a conduite à un parcours de dix ans avec des traitements à la kératine. «Tous les trois mois, je recommençais», a-t-elle expliqué. Ces traitements ont détruit ses cheveux et sa confiance en elle. Cette évolution s'est également accompagnée du développement d'un marché florissant. Des défrisants chimiques aux techniques de lissage plus récentes, l'industrie cosmétique a largement contribué à banaliser l'idée qu'il fallait transformer la texture naturelle des cheveux pour répondre aux standards dominants. «Tu grandis en pensant que tes cheveux ne sont pas beaux. On ne te complimente que lorsque tes cheveux sont lisses, et tu finis par croire que tu n'es belle que dans ces conditions.» Lorsque les professionnels répètent ces mêmes commentaires, «tu commences à croire et à vivre ce mensonge». «En regardant autour de toi, tu remarques que toutes les filles ont les cheveux lisses, et cela devient la norme», déplore Siham. «Depuis que je suis jeune, ma mère prenait soin de mes cheveux et de mes boucles. Je trouvais mes cheveux beaux, j'aimais mes boucles, mais chaque fois que je sortais, les commentaires négatifs commençaient», explique Yassmina, une Marocaine vivant à Barcelone. À l'école, avec des amis, ou simplement en se promenant, Yassmina entendait des mots qui la rendaient «consciente d'elle-même». Ce n'est que lorsqu'elle a déménagé en Espagne pour ses études qu'elle a décidé d'assumer pleinement ses boucles. «Principalement après avoir commencé à recevoir des commentaires positifs. Les gens en Europe adoraient mes cheveux, contrairement au Maroc», a-t-elle dit. Pour plusieurs spécialistes des normes esthétiques, ces choix capillaires ne relèvent pas uniquement de préférences individuelles. Ils s'inscrivent dans un système de représentations façonné par la culture, les médias et les attentes sociales. L'apparence devient alors un espace où se jouent des questions d'identité, de conformité mais aussi d'émancipation. Accepter les boucles Pour Siham aussi, ce changement est venu une fois à l'étranger. Partie à Londres pour ses études au milieu des années 2010, elle a été inspirée par une vidéo d'une créatrice de contenu étrangère partageant son parcours pour restaurer ses boucles après des années de traitement thermique. Ce qui l'a également encouragée, c'est que les brushings fréquents étaient bien plus coûteux à Londres qu'au Maroc. Après avoir visionné cette vidéo, Siham était déterminée. Elle a pris des ciseaux et coupé chaque centimètre de ses cheveux lissés et abîmés, ne gardant que les parties bouclées et plus saines. Libérée des attentes sociales sur la beauté capillaire, Siham a néanmoins rencontré de la résistance. «Heureuse, j'ai posté ma nouvelle coiffure en ligne. Peu après, ma mère m'a appelée pour me demander de supprimer immédiatement la photo. Mais ma décision était prise !» Cela a marqué le début du parcours de Siham vers l'acceptation de ses cheveux, et elle a aidé beaucoup d'autres à faire de même. Aujourd'hui coiffeuse spécialisée dans les cheveux bouclés, elle partage son expérience en ligne avec des amis et d'autres femmes aux cheveux bouclés, dont beaucoup espéraient secrètement faire ce pas un jour. La représentation compte En effet, depuis quelques années, cette hiérarchie esthétique semble évoluer. Sur les réseaux sociaux comme dans la sphère publique, de plus en plus de femmes revendiquent le droit d'assumer la texture naturelle de leurs cheveux. Au-delà d'une tendance capillaire, ce mouvement traduit une volonté de redéfinir les critères de beauté. Siham s'est particulièrement investie dans un groupe Facebook appelé Morocco Curly Hair, qui rassemblait de nombreuses femmes désireuses d'apprendre à prendre soin de leurs boucles. Là, elle a trouvé sans le vouloir ses premières clientes. «Je me souviens de la première fille qui a demandé à me rencontrer en personne pour que je l'aide à coiffer ses boucles», se souvient-elle. Siham l'a fait une fois, puis deux, et progessivrment de plus en plus de femmes ont commencé à la contacter pour obtenir de l'aide. «Ce n'était jamais prévu, mais j'aimais le faire parce que je voyais leur confiance grandir et combien elles étaient heureuses en voyant le résultat», partage-t-elle avec enthousiasme. Finalement, cela est devenu sa profession. Après cinq ans à couper, coiffer et aider de nombreuses femmes à retrouver leurs cheveux naturels, Siham a ouvert son propre salon à Mohammedia, spécialisé dans les cheveux bouclés. Sans formation formelle, elle s'est appuyée sur son expérience personnelle, ses recherches et ce qu'elle a appris en ligne. Plus tard, Siham s'est inscrite à des cours en ligne et a obtenu des diplômes en soins capillaires bouclés, une formation encore indisponible au Maroc. Le parcours de Siham et le contenu qu'elle partage en ligne via naturallysiham ont incité de nombreuses femmes à enfin accepter leurs boucles. «Les mentalités commencent à changer», déclare Ghita. «Aujourd'hui, je vois de plus en plus d'enfants et de jeunes femmes garder leurs boucles naturelles, sans chercher à les lisser ou à les cacher. C'est vraiment encourageant.» Pour Yassmina, ce changement est source d'émancipation. «Je suis heureuse de voir des créateurs de contenu avec des cheveux bouclés et des salons qui leur sont dédiés.» Pour elle, les femmes qui portent leurs cheveux bouclés «donnent du pouvoir aux autres». «Je les vois comme des femmes qui s'affirment et s'aiment. Peut-être est-ce cette énergie qui dérange parfois, car elle s'éloigne des attentes sociétales.» Mais il reste encore du chemin à parcourir. Pour Ghita, cette mission commence avec les parents et l'école, «pour prévenir le harcèlement et aider les enfants à comprendre que toutes les textures de cheveux sont naturelles et légitimes». Pour Siham, il s'agit de combattre les «idées fausses sur les cheveux bouclés» et de fournir plus de formation professionnelle. «Je suis heureuse que les femmes aux cheveux bouclés aient maintenant des espaces dédiés où elles se sentent comprises. Le plus important est que les spécialistes des cheveux bouclés aient une véritable éducation ou connaissance des cheveux bouclés», dit-elle. La représentation compte aussi. «Maintenant, une jeune fille peut voir sa propre mère porter fièrement ses cheveux bouclés.» Article modifié le 11/03/2026 à 22h12