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Humeur
Il était une fois le cinéma à Agadir!
Publié dans Albayane le 14 - 02 - 2013

Il était une fois le cinéma à Agadir!
Nous nous souvenons tous de cette belle époque où les salles de cinéma étaient prospères, vivantes, pleines de spectateurs venus chercher le rêve et l'évasion en regardant un film, ensemble, sur grand écran. Cet adage «Qui aime la vie va au cinéma», n'est plus de mise aujourd'hui: Personne ne va plus au cinéma. Hélas, ma belle ville touristique, à l'instar de plusieurs villes du royaume, n'a pas pu faire l'exception et échapper à ce virus dévastateur! C'était inéluctable et fatal: Toutes les salles de cinéma sont désormais fermées! Désormais, les Gadiris ne vont plus au cinéma ni au théâtre d'ailleurs, pour la simple raison qu'il n'y a pas de salle de théâtre dans cette grande ville touristique de renommée internationale. Quelle honte!
Notre cité dite touristique ne disposait que de trois salles de cinéma seulement. Nous avons longuement et vainement réclamé la construction de nouvelles salles de spectacle dans le but de promouvoir l'art et la culture dans notre ville. Aucun responsable ne prêtait attention à nos revendications, préférant s'intéresser à des projets plus alléchants et plus lucratifs. Nous étions contraints de nous contenter de la salle de la Municipalité (encore fermée pour travaux de rénovation) et celle de la Jeunesse et Sport pour les spectacles de théâtre et toutes manifestations culturelles et artistiques, en dépit de leur état médiocre et pitoyable. Comme salles obscures, il n'y en avait que trois! ... Un jour, une lueur d'espoir et une bonne nouvelle a fait sourire les cinéphiles gadiris: Lorsqu'on mettait sur pied le fameux projet de la fameuse «Marina» voisine du port et embrassant l'océan atlantique, les responsables de ce beau projet touristique ont mis sur leur belle maquette publicitaire un complexe cinématographique du genre «Mégarama». Les Gadiris commençaient à rêver d'aller voir les films en famille et entre amis, dans de vraies salles de cinéma dignes de ce nom, répondant à tous les critères techniques modernes. Grand rêveur que je suis, je me voyais déjà confortablement installé dans un énorme fauteuil luxueux et spongieux fin prêt à passer un moment onirique dans la magie des salles obscures qui prodiguent l'évasion et le plaisir et font oublier les soucis et les problèmes de la vie quotidienne! Hélas, ce rêve fabuleux était trop beau pour se concrétiser! Il s'est mystérieusement évaporé laissant place à la colère et à la déception. Les responsables du projet n'ont pas tenu parole et à la place de ce complexe cinématographique chimérique ont poussé des édifices qui n'avaient rien à voir avec le septième art, n'en déplaise aux frères Lumière!
Après ces illusions et ces déboires amers, les cinéphiles reçoivent une autre gifle qui a fait très mal: la seule salle de la ville qui répondait tant bien que mal aux normes d'usage méritant le titre de «Salle de cinéma respectable», était contrainte de fermer ses portent devant son public. Le propriétaire avait beau faire pour qu'elle survive, en vain! Le cinéma Rialto qui passait de bons films aux amoureux du septième art, qui accueillait le Festival cinématographique annuel «Cinéma et Emigration», n'est plus! Le cinéma Rialto dans lequel avaient lieu des soirées, des cérémonies, des pièces de théâtre et même des meetings politiques, n'est plus! Que Dieu ait son âme! La seule et unique salle qui ouvre encore timidement ses portes est le Cinéma Sahara, mais elle est dans un état piteux, miteux, pitoyable et fort déplorable. Pour survivre, elle est obligée de passer des films érotiques et des matchs de football en direct pour un public de jeunes fans du Barça et du Réal. Quelle désolation!
Mais la salle de cinéma dont la fermeture prématurée m'a fait tant de mal et de peine n'est autre que le Cinéma Salam; cette salle populaire dans un quartier populaire. Mon amour et mon attachement à cette salle ne datent pas d'hier. Notre amitié et notre complicité sont aussi vieilles que mon insignifiante personne. Je l'ai découverte à l'âge de sept ans grâce à mon père qui était féru de cinéma. Sa féerie était telle que j'y ai passé les plus belles années de ma vie!
C'est une salle pas comme les autres. C'est une salle historique: pour les Gadiris des années soixante, soixante-dix, il ne s'agissait pas d'une salle de cinéma comme les autres. Cinéma Salam est unique en son genre. Du point de vue architectural, elle est vraiment bizarre ; en la voyant, vous la prendriez pour une usine !
Mais ce n'est pas cela qui fait son originalité, il y a autre chose : disons d'abord que cette salle a échappé au terrible séisme qui a ébranlé l'ancienne Agadir. Comme les maisonnettes du quartier industriel où elle fut bâtie, elle a survécu à cette catastrophe et elle est encore là, toujours vivante, toujours opérationnelle... Plusieurs années durant, elle était la seule salle obscure de notre ville où l'on pouvait admirer ces fameuses images mouvantes sur grand écran. A cette époque où il n'y avait rien, le cinéma Salam était l'unique distraction des Gadiris qui n'avaient même pas la télé. Encore môme, «entrer» au cinéma Salam était pour moi un jour de fête, d'euphorie et de folie inimaginables. Avant d'entrer, je regardais avec émerveillement les affiches et j'apprenais par cœur le titre du film pour pouvoir dire fièrement aux gosses du quartier : «Hier, j'ai vu Le bon, la Brute, le Truand !» Et si je ne comprenais pas un mot, j'en demandais le sens, le lendemain à l'instituteur qui me grondait : «Au lieu de réviser tes leçons, tu es encore entré au cinéma Salam !»... Nous faisions la queue, bien sages devant la matraque du policier, notre ticket à la main, sans nous lasser, sans protester, épiant l'ouverture de la porte vitrée...
Et c'est la ruée vers les sièges du premier rang. Les lumières ne tardaient pas à s'éteindre et la magie commençait. Nous oubliions tout, même notre nom, et nous pénétrions dans l'univers féerique du grand écran. Nous admirions amoureusement l'héroïne (toujours belle, jeune et appétissante), nous encouragions le héros (toujours beau, gentil et téméraire), nous sifflions le méchant (toujours laid, sale et cruel)... Et gare à l'opérateur quand il "coupait" une scène du film ! Les injures, les cris, les sifflements stridents fusaient de partout : toute une salle enragée prête à pendre cet homme pour l'amour du cinéma ! Ah, la belle époque !
Je peux vous dire que c'était au cinéma Salam que j'ai appris à aimer cet art, à aimer la vie ! Et combien de voyages, combien d'aventures, combien de croisières, combien de découvertes j'ai vécus, les yeux fixés sur le grand écran, la tête ailleurs ! C'était fabuleux : J'ai fait la conquête de l'ouest et la ruée vers l'or. J'ai fait des aventures rocambolesques dans des îles perdues et exotiques. J'ai cherché des trésors fabuleux et j'ai combattu des animaux sauvages et des dragons mythologiques. J'ai survolé la terre sur un tapis volant et j'ai piloté des avions et des fusées. J'ai fait des duels au pistolet et à l'épée. Je suis allé en Chine, en Amérique, à Venise, en Afrique, à l'Arctique, en Inde et au Népal ; j'ai vu le monde entier ! J'étais un héros, un superman, un aventurier. J'étais un cow-boy, un indien, un agent secret, un samouraï, un détective privé, un gladiateur, un aborigène, un bagnard, un justicier, un cavalier... Ah, la belle époque ! Et qui pourrait oublier tous ces personnages qui nous hantaient et qui resteront gravés dans nos mémoires, indélébiles et vivants : Dracula et Frankenstein, Rocambole et Fantomas, Zorro et Tarzan, Spartacus et César, Sindbad et Ali Baba, Roméo et Juliette, Jingo et Géronimo...
Oui, cinéma Salam fait partie de la mémoire collective des Gadiris. C'est une salle «historique» qui a vu défiler des personnalités politiques nationales venues à Agadir pour une conférence ou un meeting. Cinéma Salam se souvient de Aziz Belal, Ali Yata, Abderrahrim Youssoufi, Ahmed Osmane, Noubir Amaoui, Abderrahim Bouabid, Allal El Fassi, Mohamad Bensaïd... Et toutes ces pièces théâtrales et toutes ces soirées artistiques...
A présent, cette salle est fermée. Elle agonise, proie de l'usure et de la corrosion du temps. Elle est dans un état tout ce qu'il y a de piteux. Chaque fois que je passe à côté d'elle et la vois dans cet état, j'ai un pincement au cœur!
Ne devrait-on pas la rénover, l'embellir, lui donner peau neuve et lui redonner la vie pour que l'on puisse encore y voir des films et...se souvenir ! ...
Cinéma Salam, ya salam !


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