Entrevue avec Haitham Barhoune, économiste et analyste financierà l'Observatoire Marocain des TPME L'équipe Al Bayane a contacté Haitham Barhoune, économiste à propos du phénomène de l'ubérisation, ses bienfaits, son aspect révolutionnaire, la précarité qu'il génère, et enfin la manière de le réguler. Entretien. Propos recueillis par Mahmoud Nafaa (Journaliste stagiaire) Al Bayane : Quels bienfaits économiques pour le Maroc voyez-vous dans l'ubérisation ? Haitham Barhoune : Le terme « ubérisation » est un terme péjoratif. Déjà, dans plusieurs écoles économiques et dans plusieurs institutions mondiales, on n'utilise pas le mot « ubérisation ». Le terme à utiliser, c'est plutôt l' « économie collaborative », et il s'agit d'un nouveau modèle économique.C'est un nouveau système de fonctionnement qui repose sur le partage, son principe de base est assez simple, c'est de mettre directement en relation deux particuliers sans l'intermédiaire d'une entreprise, en favorisant notamment le partage et l'allocation. Et cette forme d'économie s'est développée grâce aux innovations technologiques, et qui a fait sauter le rôle d'un maillon de l'économie des services et apparaître un autre profil d'acteurs. Ce mode de travail n'a pas commencé en 2017, mais depuis la crise de 2008 et s'est développé avec le développement de l'activité de l'entreprise américaine, Uber. Au Maroc, ce type de secteur, ou ce type d'économie s'est développé depuis la crise de la Covid-19, dès lors les acteurs de l'ubérisation sont devenus indispensables pendant la pandémie, et ont aidé à maintenir un semblant de normalité dans le bon fonctionnement de certains services qui n'auraient pas survécu sans l'ubérisation, en assurant des services sans contact tels que la livraison de repas et de médicaments, ou les cours en ligne. Ces professionnels de l'ubérisation ont apporté leur assistance pendant le confinement pour tout le monde. Donc, il s'agit du développement d'un nouveau mode de travail qui répondait à un besoin exprimé par l'économie marocaine et qui a permis la survie de plusieurs acteurs dans les secteurs de la restauration et des services, et aussi celui des organisateurs des événements, qui maintenant sont devenus des organisateurs de conférences en ligne, ou prenons l'exemple des rédacteurs de contenus de société, et qui ont créé des entreprises en freelance durant cette pandémie.Parmi les avantages de l'ubérisation, il y a aussi la possibilité de contourner le problème de la baisse de l'emploi au Maroc à cause du confinement par le développement du statut de l'auto-entrepreneur, qui s'est d'ailleurs très largement répandu à la suite du confinement. Grâce au modèle de l'ubérisation, il est possible à tout un chacun de se lancer facilement comme prestataire de services ou de se défaire du salariat, ou bien comme dans le contexte du Covid-19, trouver un moyen de survie. Donc il est à la fois un modèle bien vu par les personnes cherchant un revenu complémentaire et par les personnes qui, à la suite de la crise sanitaire, ont perdu leurs jobs. Le deuxième point que je vais expliquer maintenant, c'est les bienfaits pour les salariés, l'ubérisation ainsi offre une certaine flexibilité pour les travailleurs, qui a maintenant la possibilité de moduler son temps de travail. Que pensez-vous de la précarité vécue par ces contractuels? Et quelles sont vos recommandations pour réduire ou contrer cette précarité ? Contrairement au travail traditionnel qui procure un statut, une certaine garantie sociale, une reconnaissance via le code de travail, les prestataires de ce secteur, à l'instar des livreurs, ne bénéficient pas d'une protection sociale. Dans ce cas, le risque est porté totalement par le travailleur, et les risques et la précarité que comporte ce modèle est source de polémiques. Au Maroc, est-ce que c'est une menace pour la société ? Et au Maroc, en plus il est accusé d'altérer les structures de l'économie et exposer les entreprises traditionnelles à une concurrence déloyale. Oui, en effet, donc le secteur de l'ubérisation est accusé d'être source de précarité, basée sur une conception sourde, simple du droit de travail. Les prestataires de ce secteur ne sont pas couverts par le droit de travail, car ils n'ont signé aucun contrat de travail avec ces plateformes, ce qui les prive de tout accès à l'assurance chômage, et d'une couverture sociale en cas d'accès au cours de leur activité. Ceux d'entre eux qui souhaitent être protégés doivent cotiser au régime social. Le travailleur indépendant et l'auto-entrepreneur doivent se lier à une assurance vieillesse s'ils souhaitent obtenir une retraite. Ainsi, ces travailleurs ont du mal à accéder aux prestations sociales. Le caractère non permanent également de ces emplois représente des risques pour le système social marocain qui lutte contre la précarité et le chômage. Avec ce système économique, le travailleur indépendant peut se voir parfois imposer une baisse du prix de sa prestation ou de se voir virer d'une plateforme car il ne répond pas aux exigences de sa plateforme et ce, sans préavis ni indemnité, car il n'y a pas de convention ni de contrat qui le lie à la plateforme, d'ailleurs toujours prête à le remplacer. L'ubérisation de l'économie se caractérise par cette déréglementation sauvage des professions et des secteurs ainsi que par un contournement frauduleux et généralisé des règles fiscales et sociales, donc elle provoque une disparition rapide des droits des travailleurs, par le recours massif à l'auto-entrepreneuriat. Ce secteur fonctionne mieux selon vous en étant informel ou pas ? Ces secteurs doivent être régulés pour protéger les concepteurs, et les travailleurs. On a observé dans quelques plateformes comme Uber, comme Airbnb, et autres, que ces dernières imposent des normes qui touchent quatre domaines : 1- les qualifications personnelles, ou les conditions d'accès à l'activité pour les travailleurs, c'est-à-dire les compétences personnelles et l'absence de casiers judiciaires, 2- les conditions d'exercice de l'activité, on parle de qualité de service, et la présence d'infrastructures, le logo, etc., 3- la supervision de la bonne performance de l'activité, on parle des algorithmes, etc., 4- enfin, l'adoption d'une police d'assurance, pour protéger et les travailleurs, et les prestataires, et le consommateur final. Donc, ce que je viens de décrire est une combinaison entre la régulation d'une part, parce que c'est un secteur qui doit être contrôlé par le marginal sécant, un régulateur externe, c'est-à-dire l'Etat en l'occurrence, et l'autorégulation d'autre part, pour protéger le travailleur, les prestataires, et ce, à travers des assurances que l'entreprise elle-même, si on parle de Glovo par exemple, elle fait des assurances pour le livreur, et également pour les consommateurs, et enfin pour les prestataires de services. D'où votre question si secteur doit rester informel, alors ma réponse est non. Il doit être régulé par l'Etat, comme tout autre secteur, parce qu'il répond à ces quatre conditions que je viens d'expliquer. Mais, en même temps il doit être autorégulé pour protéger les acteurs qui y font part. Pensez-vous à travers vos yeux d'économiste que le secteur va réussir à s'étendre à l'ensemble de l'économie ? Bien sûr, il va toucher tous les secteurs. Déjà maintenant on parle de l'ubérisation des avocats, des médecins. Maintenant, le comportement des consommateurs marocains est différent, on aime bien allez visiter le médecin, mais qui pourra changer. Là, vous avez parlé de l'ubérisation des taxis, du logement et de la livraison, non, l'ubérisation a déjà touché d'autres secteurs, on parle maintenant des intermédiaires de crédit, l'ubérisation des services judiciaires, etc. En fait, toutes les entreprises de l'industrie marocaine doivent s'adapter à ce changement de paradigme. C'est un mode de travail qui est plus flexible, il permet à l'entreprise de réduire ses coûts, et d'être plus proche de son client, et ce dernier devient le designer du produit. Le produit doit maintenant s'adapter aux demandes et besoins du client. Donc, voilà, toute l'économie marocaine, je pense, elle va s'ubériser.